Le chanteur canadien, véritable révélation et énigme soul, a bien voulu poser pour nous mais refuse toujours de parler. On a cherché à comprendre la genèse de ses sortilèges.

Allan Rayman est un artiste énigmatique. S’il ne donne pas d’interview ou très peu, c’est dans les paroles de ses chansons qu’il faut d’abord chercher quelques indices pour comprendre le personnage. ‘Interview, interview please, they wanna know about me’, annonce-t-il sur Shelby Moves; ‘I hear fame is death and I’m not famous’, un peu plus loin sur Sweet Heart. Allan Rayman a donc choisi de cultiver le mystère – ou peut-être surtout de se protéger et de protéger son art (‘music it’s only for my peace of mind’). S’il dit venir de Lost Springs, un hameau que l’on peine à trouver sur la mappemonde, on saura, en rassemblant quelques bribes d’informations glanées ici et là, que le jeune homme de 25 ans est originaire de Toronto, mais qu’il s’est bel et bien réfugié dans les forêts et grands espaces canadiens, sur la rive nord-ouest du lac Ontario plus exactement. Après un premier album autoproduit et remarqué (Hotel Allan, sur lequel se déployaient déjà les édifices d’un univers singulier), c’est dans une cabane que le chanteur hiberne pour composer son deuxième opus, paru sur le label Communion. Volontairement isolé, en totale autarcie et tenant à distance aussi bien les humains que les sentiments, Allan a d’abord voulu protéger sa créativité. S’il est difficile de cerner ce storyteller à la voix remarquable, il est presque aussi compliqué de définir sa musique ; une soul imprégnée de blues qui s’épanouit dans des incursions R&B et des beats hip-hop. Écouter Allan Rayman est une expérience en soi, tant il est impossible de lui coller une étiquette. C’est tant mieux et c’est sans doute l’intérêt de la chose. Peut-être est-il tout simplement en train d’inventer sous nos yeux un nouveau genre, un peu comme le trio Portishead jadis, qui fusionnait le jazz de Billie Holiday, une new-wave martiale héritée de Joy Division et un groove hip-hop – pour ce qui deviendra plus tard le trip-hop.

Allan Rayman a tous les contours du rockeur : voix rugissante parfois éraillée qui miaule autant qu’elle caresse ; look grunge sans doute inspiré par Kurt Cobain qu’il cite souvent ; codes visuels Lynchiens, où se télescopent motels, whisky et filles d’un soir. Pour autant, sur l’album Roadhouse 01, on croit d’abord écouter de la black music, tant chaque morceau, aussi hybride soit-il, est imprégné de soul. On y croise les fantômes de Marvin Gay, Massive Attack ou même Michael Jackson période Dirty Diana. Et vaguement Bob Marley – quand quelques intonations et onomatopées frôlent le reggae. On pense aussi aux premières mixtapes de The Weeknd. Même stupeur devant cette esthétique charnelle et écorchée à la fois, lorsqu’on découvrait médusé l’univers sexuel, moite et souvent drogué de cet autre canadien désormais propulsé pop star mondiale – particulièrement depuis que des robots idiots se sont penchés sur son berceau. Last but not least, histoire de définitivement brouiller les pistes, Allan Rayman sait également rapper. Entre deux mélodies aussi alambiquées que captivantes et avec un flot bien à lui, il débite ses déboires sentimentaux, ses peurs, ses échecs ; ‘when I have it all and no one to share it with, swear to god I’m sick’ (sur l’indomptable Wolf) ; ‘commitments are just future broken hearts’ (sur le forcément glaçant December). Mais aussi ses professions de foi (‘I’m a bad boy, I’m an outlaw, I’m a James Dean, she’s a beauty queen’ sur Head Over Heels ; ‘I like the bad things too, I like them cause they’re always true, something you can’t help but do’ sur Repeat).

Le résultat ? On n’avait tout bonnement rien entendu de si beau depuis le premier album de Twin Shadow, désormais égaré dans des (super) productions pas super, ayant raté la marche d’un tremplin pop devenu illusoire. Mêmes langueurs et incandescences pour les deux chanteurs, chez qui se combinent à la perfection douceur et noirceur. Même puissance romanesque, tout aussi solaire que lunaire. Et force est d’admettre que le mystère savamment entretenu par Allan Rayman est chez lui un véritable atout supplémentaire ; on compose avec ce qu’il veut bien donner, laisser transparaître. Tout en messages faustiens (Faust Road, Wolf, God is a Woman) et numérologie (les noms des chansons s’étirent de 13 à 25.22 et jusqu’à 27, âge spectral et maudit de nombreuses pop stars disparues), l’univers d’Allan Rayman est sans compromis et terriblement habité : “je veux que les gens se sentent presque mal à l’aise à l’écoute de ma musique, qu’ils ressentent un sentiment jusque-là inconnu”. Mais sous ses contours peu engageants, le chanteur ne demande qu’à être apprivoisé. À travers le personnage solitaire qu’il s’est créé de toutes pièces comme une carapace, ce Mr Roadhouse rugueux et désinvolte qui refuse d’aimer par peur de perdre son âme, Allan Rayman évoque, bien sûr, sa propre histoire : “j’essaye d’exprimer la difficulté d’une personne à équilibrer les désirs personnels de sa vie, entre la profession et l’entourage notamment. Cet équilibre-là, j’en suis incapable. J’ai donc créé Mr Roadhouse pour assumer mes penchants égoïstes. C’est une histoire sombre dont je ne connais pas l’issue. Ma mère m’implore souvent de ne pas devenir l’homme dont je parle dans les chansons”. Artiste un brin schizophrène, Allan est-il aussi ce Jim qui assure que “l’amour véritable signifie la mort” (Jim Story) ? Allan est-il le loup solitaire et sauvage de Walk Alone (‘I am the wolf, I walk alone’) ? Ou bien cet amant insatiable dont il ne vaut mieux pas croiser la route (‘take my lips, take my voice, feed your appetite’ sur Hollywood My Way). Sans doute Allan Rayman est-il un peu tout cela à la fois. Dans ce jeu de piste, l’image a son importance, particulièrement dans ses clips, à l’esthétique soignée : “mon inspiration provient en grande partie de mon amour pour le cinéma. J’aime le fait que la musique, en dehors de la composition, me permette aussi de couvrir d’autres domaines”. Mais aussi dans ses concerts, véritables moments de communion durant lesquels Allan Rayman se révèle en crooner impressionnant, capable de tisser un lien hypnotique avec son public. Si cela s’explique par une performance vocale en live impeccable, son physique y est très certainement aussi pour quelque chose.
On se demande bien comment ce beau gosse magnétique a pu se tenir à l’écart de toutes ces femmes qu’il semble fuir, dans un cache-cache amoureux un brin pervers dont il faudra un de ces quatre sonner le glas. Un jour qu’on espère proche, Allan Rayman tombera le masque. Mr Roadhouse tombera amoureux.
Probablement avant ses 27 ans, qu’il semble autant appréhender que la mythologie rock qui lui tend les bras ; ‘I’m lost in drinks and I’m sweating, two more years till 27’.  On ne sort pas indemne du monde trouble d’Allan Rayman. Mais ses ensorcellements soul sont l’attestation d’une âme aussi timide que tortueuse, qui ne devrait plus tarder à se révéler au grand jour. Il faudra d’ici là profiter du caractère un peu exclusif de ce Roadhouse 01, maison fantôme dont on n’a pas véritablement envie de s’échapper et où se murmurent des secrets que l’on souhaite jalousement garder.