boycott magazine issue 02

antoine93-boycott-magazineLe canadien Antoine93, découvert sur le net, petit frère virtuel de Trust, est un ovni digital-pop qui incarne à lui tout seul le système DoItYourself. Rencontre sensible et pertinente autour du thème de l’autoproduction.

Ton nouvel album s’intitule “Try Something Different”. Tu avais sorti un premier disque sous le pseudo Dresden Dresses. Quel(s) changement(s) entre ces deux disques ? Pour moi, il n’y a toujours eu qu’un seul projet. Je n’ai pas voulu prendre une direction différente au niveau du son, seulement changer le nom pour quelque chose de plus personnel, auquel je m’identifie davantage. Pourtant, je sens qu’il y a un monde entre les deux albums. La transition de Garage Band à Ableton sans doute.

Tu as produit intégralement ces deux albums. Peux-tu nous dire comment tu composes et enregistres ? Je ne suis pas un musicien de formation, donc j’y vais un peu au hasard. J’ai une approche presque mathématique ; je travaille d’abord sur la production à partir de pistes MIDI et non d’un instrument, puis j’enchaîne avec la voix, ce qui rend le tout plus senti et organique. C’est impressionnant à quel point la façon de créer la musique a changé : autrefois l’ordinateur arrivait à la fin du processus de création, où le travail qui avait été fait, était transformé en données. Maintenant, l’ordinateur est le plus souvent le point de départ.

La musique chez Antoine93 semble s’inscrire dans une démarche globale, est-ce le cas ? Oui. Je ne me considère pas comme un musicien… du moins pas exclusivement. J’accorde beaucoup d’importance à la vidéo. J’ai réalisé ou co-réalisé et édité la plupart de mes clips, parfois avec des amis artistes (François Pisapia, John Rafman, Melissa Matos). J’ai tellement de choses à exprimer, de convictions artistiques.Pour l’instant, je me concentre sur le son, mais je sais qu’un jour je développerai certaines idées au niveau plastique. En ce moment je suis fasciné par le rebranding du design intérieur des Mc Donald, tout ce ‘stock art’…

Quelle forme va prendre ce nouvel album sur scène ? Je mets de moins en moins la priorité sur les synthés et me concentre davantage sur la voix et la présence scénique. J’ai réalisé récemment que montrer au public que je suis capable de jouer la majorité des sons live n’était pas ce que je voulais. Je veux pouvoir chanter en regardant les gens dans les yeux, communiquer autant d’émotion que possible et me donner la liberté de sauter dans la foule si j’en ai envie.

Sur le nouvel album, on ressent l’influence de Laurie Anderson, Momus ou même Bowie. La new wave a compté pour toi ? Si les amateurs de new wave peuvent identifier ma musique comme telle et s’y associer, ça me fait plaisir. Pourtant je n’en écoute pas vraiment. Je me souviens avoir dansé sur le best of de Depeche Mode quand j’étais très jeune. Je faisais des chorés dans le salon sur l’intro des chansons. Après l’intro, je passais à la chanson suivante parce que j’en avais vite marre. Adolescent, j’ai aussi écouté Bowie. J’ai énormément de respect pour lui, sa façon de se renouveler continuellement. Ces temps-ci j’écoute plutôt Rihanna, Drake, Beyoncé, Martin Garrix, quelques chansons de Miley Cyrus, beaucoup de Moby, Prodigy, Mariah Carey et la musique de mes potes (Mozart’s Sister, Sean Nicholas Savage, Dan Bodan…).

Tu fréquentes beaucoup les clubs ? Pas vraiment. Je n’ai pas d’argent pour aller dans les clubs. C’est d’ailleurs la seule raison pour laquelle je ne suis pas encore allé au Berghain à Berlin. Je fréquente plutôt les afters – si je réussis à être listé ou quand l’entrée est autour de 5 euros. Ce qui est cool à Montréal et à Berlin, c’est qu’il y a moyen de faire la fête jusqu’à 7 heures du mat pour 10$. En cachant tes consommations personnelles dans ton manteau, naturellement !

Toi qui voyages beaucoup, que penses-tu de la jeunesse contemporaine ? C’est difficile de généraliser en parlant de LA jeunesse. Je pense qu’il y a des jeunes cons et des jeunes intéressants. Si je me base sur les gens que je fréquente, je trouve qu’il y a un optimisme, un sentiment de liberté et de superpuissance. Comme si les maux des systèmes économiques et politiques actuels étaient secondaires. Évidemment, je vois les choses avec le filtre d’un jeune occidental privilégié – même si je suis extrêmement pauvre et vis à crédit au moment où l’on se parle. Aussi, la façon dont internet est utilisé est assez remarquable. Comme les médias traditionnels sont désuets, polarisés et altérés par des lobbys et des corporations, les jeunes se tournent de plus en plus vers Wikipédia, WikiLeaks, TED… pour avoir une meilleure connaissance du monde. Ça crée un scepticisme sain et nécessaire. Facebook est utilisé pour créer des connexions sans se préoccuper des frontières. De la même manière, les notions de communauté, d’individu, d’identité et d’appartenance répondent à de nouveaux critères, imposés par les réseaux sociaux.

Est-ce que internet peut amener une nouvelle utopie ? Certaines menaces par rapport à Internet sont réelles. L’exemple le plus évident est l’ingérence de l’État et des corporations (par le biais de la NSA, par exemple) dans la vie privée. Si la présence des internautes continue à être utilisée pour déterminer quelle saveur de Doritos serait la plus populaire ou pour vendre des données à l’État ou à d’autres corporations, non, Internet ne sauvera pas le monde. Internet est un outil. C’est la façon dont il est utilisé qui fera une différence.

Tu as démarché des labels pour ta musique, ou bien la rendre disponible directement à ton public est une solution qui te convient ? Je passe par l’approche DIY pour l’instant parce que c’est la seule option à ce jour. Je pense qu’un moment viendra où un label appréciera mon travail assez pour vouloir s’associer à moi. En attendant, je me contente de faire la meilleure musique possible et je pense qu’il est important que le public ait accès à mes chansons gratuitement. La musique n’est plus une marchandise comme autrefois. L’art est de plus en plus immatériel, ce qui est une bonne chose.

Interview Philippe Laugier