boycott magazine issue 02

 

Koudlam, coup de lame. Lame de fond & tréfonds. Le français a publié cet automne Benidorm Dream, un album épique composé en villégiature dans la station balnéaire espagnole Benidorm, connue pour son tourisme de masse macéré. A l’écoute du disque il semble plutôt que Koudlam ait côtoyé quelque chose qui s’apparente à l’enfer ; un cauchemar éveillé entre nightclubs désertés, transe chimique, débauche sexuelle et décors surannés ultra bétonnés. En ressort une version dantesque et dandy de l’apocalypse, une réappropriation du chaos qui se matérialise façon crooner d’Outre-Tombe ou gabber revisité ; la trap music chevillée, la rave déglinguée, comme une BO imaginaire ou un blues du futur, une symphonie spectrale avec pour fil conducteur, cette voix lancinante et ces synthés glaçants qui rendent le son Koudlam si tranchant. Côté visuels, Gwenael Navarro (dans le civil) a largement travaillé sur son album précédent (Goodbye) avec l’artiste contemporain Cyprien Gaillard (prix Marcel Duchamp 2010). Ensemble, ils réalisent pochettes, clips et pièces sonores autour d’une certaine réappropriation du land art. Mais c’est sans doute avec le vidéaste anglais Jamie Harley que Koudlam a le plus collaboré à ce jour et développé son univers visuel trouble et singulier. Jamie, neveu de Tony Wilson (Factory records) et quasi français d’adoption, est un des réalisateurs les plus courtisés du la scène indie internationale, maître du found footage et des concepts anachroniques accrocheurs. Nous les avons conviés tous les deux à nous parler de leur complicité artistique dans le sous-sol du Pop-up du label, un bar parisien indie, forcément. Autour de quelques pintes de bières, forcément.

Vous avez fait sept vidéos ensemble, comment vous-êtes-vous rencontré et quel a été la genèse de ces clips ?

Jamie : A l’époque je faisais des vidéos de mon côté, des clips à partir d’images d’archives. Un ami m’a présenté Arthur de Pan European (le label de Koudlam ndrl) qui m’a fait écouter ses sorties à venir et spontanément, j’ai illustré certains morceaux qui ont plu à Gwen (Koudlam). On a ensuite continué, de façon très naturelle. Il s’est avéré que nos univers collaient bien.

Koudlam : La première, c’était pour le morceau ‘Brother’, une vidéo qu’on ne trouve plus…
Jamie : Je n’étais pas satisfait du montage. Et puis un fan à posté celle qu’on voit aujourd’hui sur le net et qui se passe en Afghanistan. Comme elle était mieux, j’ai supprimé la mienne (rires).
Koudlam : Jamie était une sorte de figure de proue du found foutage déjà à ce moment-là. Il a fait les premières vidéos gratuitement, elles me sont parvenues comme ça, c’était cool comme approche. J’ai de toute façon toujours considéré qu’on pouvait faire des clips avec zéro budget, sans même tourner. Y’a tellement de choses existantes qu’on pourrait exploiter pendant des siècles.

Vous venez de réaliser le clip de ‘Benidorm Dream’, la chanson qui donne son nom à l’album.
Jamie : Pour le nouveau disque, le processus a été assez différent, j’ai pu entendre les morceaux à différents stades de l’écriture… Une bonne façon de s’imprégner de l’univers des chansons. Du coup on a imaginé davantage d’images filmées, scénarisées. « Benidorm Dream » est le reflet des différents voyages effectués là-bas, de ces allers retours.

Koudlam tu as écrit ce dernier album à Benidorm justement, pourquoi le choix de cette station balnéaire espagnole ?
Au départ, c’est des amis qui m’ont parlé de cette ville, particulièrement un copain qui est né là-bas  et estimait, connaissant mes aspirations, que ce serait un peu comme un eldorado pour moi. A l’époque je bossais encore avec Cyprien Gaillard, on était déjà dans un univers de tours, d’architecture.  Benidorm, c’était un peu la continuité dans un certain sens. A la base déjà, le nom de la ville m’intéressait. Ça m’évoquait le nom d’un personnage un peu mythique ; un bouda, une sorte de Tetsuo comme dans Akira, un dieu qui trône sur la ville. Très vite, je me suis dit que qu’il y avait là assez de matière et d’imaginaire pour composer et que Benidorm serait l’épicentre du disque.

L’écriture de l’album a duré 6 mois? Etais-tu isolé?  Comme c’est une ville dédiée à la fête, tu sortais beaucoup ?
En général j’étais tout seul  dans un loft ou une location saisonnière – même si de temps en temps on venait me voir -. C’était  vraiment une démarche de gros nerd, enfermé avec mon PC, le but n’étant pas de faire un guide touristique de Benidorm. Paradoxalement je ne suis pas tant sorti que ça non. Benidorm est de toute façon une ville de paradoxes ; aussi hardcore que bon enfant, avec des quartiers très différents les uns des autres et une ambiance qui change beaucoup selon les saisons. Le but de ma démarche n’était donc pas de décrire la ville telle qu’elle est, je suis pas mal resté enfermé au contraire. Ce que je trouvais cool, c’est de m’en imprégner pour en retranscrire une vision personnelle, par le prisme de mon imaginaire. Je ne fais donc pas un tableau exhaustif du tourisme local !

Votre vision de la ville et son urbanisme semble assez apocalyptique, c’est votre ressenti ?
Arriver à Benidorm est une grosse claque, ne serait-ce que la perspective des tours entre les montagnes. J’avais bien sûr fait des recherches sur Google, j’espérais que le choc esthétique serait assez fort et ce fut le cas. Il y a des bâtiments d’architecture plutôt populaire et d’autres de design plus agressif, c’est assez imposant.
Jamie : J’ai rendu visite à Koudlam à plusieurs reprises.  La première fois, j’étais stupéfait par l’arrivée en voiture sur la ville, depuis la corniche, avec ces tours qui dépassent à l’horizon, entre les collines. C’est assez mystique, comme si on touchait à la terre promise. La ville est très dense par ailleurs, concentrationnaire, avec une architecture brutaliste pour la masse, c’est assez réussi dans le genre.
Koudlam : Les gens y sont heureux, ils ne boudent pas dans les tours…

Dans les deux clips que vous avez faits pour cet album, vous avez utilisé un drone.
Jamie : Oui, dans ‘Ouverture’ par exemple, c’est vraiment ce qu’on a shooté, la prise a été faite en une fois. On avait reçu toutes les autorisations et c’était le but du voyage – ce qui n’est pas toujours le cas quand on s’apprête à tourner – ; filmer exactement ce plan, cette vision.
Koudlam : Pour programmer le drone, on avait dans notre team un pilote super fort qui était aussi cameraman. C’était hallucinant de le voir faire. Il pouvait se balader du bar de la tour jusqu’au 33ème étage, en totale immersion. Un peu comme dans le film de David Lynch, « Dune ».
Jamie : Le drone est très bruyant, c’est le bruit le plus moderne dans la terreur, une sorte de gros insecte malfaisant qui plane autour de toi. Il permet d’avoir en deux minutes une caméra à trois mètres du sol, sans avoir à faire un échafaudage par exemple. Le drone apporte une souplesse de réalisation assez effarante.

Le clip du premier single ‘Negative Creep’ est plutôt inspiré par la scène gabber hollandaise, il y a d’ailleurs beaucoup de touristes en provenance des Pays-Bas à Benidorm, le lien vient-il de là?
Koudlam : Il y  a pas mal d’éléments gabber à Benidorm et beaucoup d’hollandais en effet.
Jamie : Et clairement des ponts entre Benidorm et.. Rotterdam par exemple. Au niveau de la population notamment. On croise beaucoup de gens qu’on imagine très bien dans un club gabber, il y a une continuité esthétique. Pour ce clip, on a fait plusieurs voyages en Hollande et filmé quasiment tout là-bas. C’est vraiment le reflet de la scène hardcore telle qu’elle est aujourd’hui. On a aussi tourné un peu en Allemagne et dans le nord de la France.
Koudlam : Cette scène musicale est toujours très vivace en fait, elle s’est transformée aussi au fil du temps. Ça n’a plus grand-chose à voir avec le gabber des années 90. Le son est différent, plus techno, moins speed, on y entend aussi du jump style, qui vient de Belgique.
Jamie : On est passé de 180 à 150 bpm (rires). Le gabber, c’est parti d’une culture de masse et aujourd’hui c’est plutôt une culture de niche.

Jamie peux-tu nous expliquer le principe de found footage autour duquel gravitent la plupart de tes réalisations ?
Le found footage, c’est partir d’images préexistantes et les réutiliser dans un nouveau contexte, avec un montage différent et donc un autre sens. Je n’avais plus emprunté cette technique depuis pas mal de temps, mais il y a quelques plans qui utilisent ce procédé dans le clip de « Benidorm Dream », plutôt sous forme de clin d’œil. Quelques petites séquences de free fight.

Où trouves-tu ces sources d’images ?
Je visionne beaucoup de VHS, je pioche aussi bien sûr énormément sur internet. N’importe quelle image animée peut être utilisée et bien sûr tout ça est complètement illégal, ce qui fait partie du plaisir de création inhérent au genre. C’est vraiment un art pauvre, qui répond à cette problématique : que faire quand on n’a pas un centime et qu’on veut réussir à produire des images ?

Dans le clip de ‘Sunny Day’, tu parviens à imbriquer plusieurs histoires, le résultat est très narratif.
La malhonnêteté était ici presque essentielle! Les images sont extraites d’un film pour la scientologie qui illustrait un des bouquins de Ron Hubbard. J’avais vraiment envie d’utiliser des images modernes cette fois, alors que d’ordinaire on recherche plutôt des sources plus anciennes pour le found footage ; c’est une façon d’admettre que les plans ne nous appartiennent pas. Ici  comme c’était un film de propagande pour la scientologie, je n’ai pas eu trop de remords…
Koudlam : Même si il y une morale dans le pillage, il reste fondamentale dans l’art.
Jamie : C’est LA dimension morale du found footage en effet ! On est à chaque fois devant une sorte de dilemme : il faut ne pas dépasser une frontière, sinon on tombe vite dans le vol ou le plagiat.

La video de ‘Transperu’ qu’on trouve sur le net n’est pas officielle. Un fan à synchronisé un clip de The Bug sur ta musique. L’univers s’inspire de Georges Orwell, dont le roman ‘1984’ a été adapté au cinéma. Ça fonctionne super bien tant ta musique évoque justement une BO SF.
Koudlam : Il y a beaucoup de clips non officiels sur le net, je trouve la démarche cool. Et oui, bien sûr, les films de science-fiction ont clairement influencé mon univers. D’ailleurs Benidorm incarne complètement ça pour moi. Ça fait hyper longtemps que j’avais envie de faire une BO, j’attends depuis toujours qu’on me propose la musique d’un super film de science-fiction. ‘Benidorm Dream’, c’est un peu pour assouvir ce fantasme : une bande originale sans film, en quelque sorte.

Le clip de ‘Stoned’ se rapproche de l’esthétique de photographes naturalistes comme Ryan Mc Ginley.
Pour cette vidéo, c’est une fois encore le réalisateur, Matthieu Tonetti,  qui a proposé son interprétation. Ça fait longtemps que j’aime ce qu’il fait, il a tourné ces images de son côté, a souhaité ensuite les utiliser pour ce titre de l’album, ça c’est fait comme ça. J’ai tendance à toujours vouloir ramener les choses à mon univers, à tout contrôler, mais c’est important parfois de laisser d’autres mondes venir à toi. Avec Jamie c’est différent, davantage connecté, je n’ai pas besoin de l’orienter. Tandis que Matthieu, c’était son truc à lui, pas nécessairement ce que j’aurais fait pour ce titre. Mais le résultat est mortel.

Tes chansons forment une sorte de blues techno symphonique. Cette description te convient-elle ?
Blues peut-être, mais finalement pour moi, ‘Benidorm Dream’, paradoxalement et même si il est  hyper techno dans la forme, est plutôt un disque de rock. Même les titres club ont une énergie rock, et sont de vrais ‘faux morceaux’ techno, qui empêtrent juste certains codes, certains signes.
Sur ce disque j’ai essayé de flirter avec le mauvais goût, par exemple la TB303 super acid sur ‘Nostalgia’. C’est ultra codé mais aussi assez anachronique. Je recherchais ce genre d’accident. D’ailleurs pour le live, je veux mettre en scène un prototype de groupe de rock, presque cliché, super massif. J’ai cette envie à assouvir.

On entend aussi du baroque sur l’album, la harpe sur ‘Stoned’ par exemple. ‘The Magnificient Bukkake 1756-1785’ renvoie aussi à cette période musicale.
Sur pas mal de morceaux, mon trip était de faire des breaks improbables, avec des claviers, des montées de clavecin un peu dingues retravaillées par ordinateur –  donc impossible à jouer manuellement bien sûr -. Je voulais tendre vers une musique classique du futur. Pour ‘The Magnificient Bukkake”, il interroge ta façon d’appréhender la musique ; comment vas-tu percevoir le morceau de par son titre avant de l’avoir écouté ?
Jamie : J’ai lu qu’il s’agissait d’un repas qui aurait duré plus de 10 ans ?
Koudlam : Oui tout à fait, il ne faut pas avoir l’esprit mal placé donc (rires).

Jamie : Il y a des collaborations sur l’album avec des artistes que je ne connais pas. Franco Dragomir sur ‘Kondor’ & Beverly Ann sur ‘Benidorm Dream’ tu peux nous les présenter ?
C’est un roumain qui s’est mis à jouer de la flûte de Pan à Benidorm pour gagner trois ronds. J’aime bien arriver dans une ville et rencontrer les musiciens du coin pour les inviter en première partie de mes concerts. Je l’ai souvent fait sur mes tournées précédentes. Beverly est une anglaise rencontrée en école de chant qui n’a rien à voir avec Benidorm. Je ne pense même pas qu’elle sache qu’elle est finalement sur le disque (rires).

Vos clips traitent souvent des laissés pour comptes, des minorités, avec une esthétique manifeste. Si vous deviez boycotter quelque chose en particulier dans notre société, ce serait quoi ?
Koudlam : Qu’est-ce que je pourrai  boycotter – sans tomber dans le politique et ou répondre une connerie -?…  ‘Le Grand Journal’ ? C’est impossible à regarder non ? Canal Plus même, tiens ! Non c’est nul en fait (rires). Je boycotterai le Folies Pigalle, où j’ai fait un live pour la release party de l’album récemment. C’est une salle de racailles, le son était dégueulasse, ils ont volé le casque de leur propre Dj dans les loges, bref, boycott total !
Jamie : Moi je crois que ce sera le prochain numéro de votre magazine car je déteste me voir en photo… Et aussi la bière sans alcool.

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