[vc_row][vc_column][vc_video link= »https://vimeo.com/85605354″][vc_column_text]Après les 10 ans ecstatiques et hédonistes que furent les années 90, le contrecoup que préparaient les corbeaux, les goths, émos, batcaves et autres créatures célestes, serait salvateur – pour certains du moins – ; on allait bel et bien pouvoir de nouveau danser oblique, voir statique ; être un peu moins binaire. Un peu plus lunaire.

Cette vague new wave n’a cessé de s’affirmer depuis ; on la retrouve aujourd’hui chez des artistes comme Savages, C.A.R, Diiv, Toy, War Paint, ou en France chez Tristesse Contemporaine, Woodkid, Lescop, Perez ou encore The Aikiu (sur son bien nommé “Ghost Youth”). Pourquoi un tel déferlement de capes noires ?

A l’aube des années 80, les ‘jeunes gens modernes’ (la génération Palace qui incarna le mieux la scène new wave made in France, de Elli & Jacno à Alain Pacadis) l’avaient compris à leurs dépens ; les utopies et fulgurances punk se casseraient vite la gueule. Il n’en resterait bientôt qu’une mythologie, un sens du style ; des rêves éclatés sur le bitume, quelques fantômes de vies brûlées (Syd & Nancy) et, ironie du sort, un business. Vices et sévices. Il leur fallut alors redéfinir une nouvelle vision du monde ; désabusée mais romanesque, un peu plus clinique, détachée et cynique (comme pour mieux se protéger des affres du monde) mais aussi plus pure, sincère.
Il en fut de même Outre-manche, où les Cure, Joy Division, Lords of the New Church ou Bauhaus sonnaient le glas, tandis que les nouveaux romantiques inventaient une nouvelle forme de hi-nrj ; celle, fardée, d’un certain désespoir disco. La descente des années ecsta a sans doute largement contribué à ce retour de l’abysse, d’une certaine dark attitude. La jeunesse dansait encore hier avec l’illusion d’un monde humaniste ; celui d’une communauté techno presque parfaite, parfaitement idéalisée en tous cas grâce à l’alchimie chimique d’une bonne surdose de sérotonine. Pendant ce temps-là, le prétendu bug de l’an 2000 préparait un premier arrêt de rame, le passage à l’euro un autre stop au fond du tunnel, auquel le 11 Septembre portera le coup de grâce ; il allait bientôt falloir descendre en marche et regarder autour de soi. Plus trop de raison de raver, désormais il fallait penser, panser. Et trouver de nouvelles ressources pour s’exprimer, dire autre chose : pour contester. On nous avait vendu du rêve ; force fut de constater que rien n’allait vraiment changer avec le nouveau siècle.

La gueule de bois eut un goût amer. Il fallait goûter autre chose, et vite. Le retour d’un certain ‘esprit new wave’ s’est pourtant fait progressivement, comme un glissement de terrain ; sournois mais inéluctable. Début 2000, le haut débit révèle les errances adolescentes de toute une génération écorchée, sur myspace et friendster, puis facebook. L’esthétique white trash s’étale alors à la face du monde, de la photographie (Larry Clark) au cinéma (Greg Araki, Gus Van Sant) ; bientôt il ne sera plus la peine de faire semblant d’aller bien. Il sera même plutôt cool d’afficher son mal de vivre en bandoulière; le cœur à vif, le cœur à vis. Si j’avais un marteau…Toute l’esthétique et les codes de la jeunesse allaient s’en trouver transformés. Au milieu des années 2000 en pleine mutation 2.0, les vidéo-clips sur le net deviennent alors des exutoires de débauche ; on clique pour se reconnaître dans les excès en tous genres d’une génération aussi dévergondée et enthousiaste que paumée. Un voyeurisme plutôt bon enfant s’installe ; on mate pour se sentir moins seul, on vit ses premières expériences extrêmes confortablement lové sur son lit derrière son écran d’ordinateur, bientôt derrière son téléphone portable. La vie imite l’art ? La vie imitera plutôt la toile. À l’instar du clip emblématique des jeunes toulousains Kid Wise réalisé par le duo Truman & Cooper, véritable ode au désir adolescent, pur et violent à la fois – cette période charnière où l’aube ne représente encore que la fin de la nuit, où le lendemain n’est pas encore une menace -.

Un nouvel hédonisme voit alors le jour ; tentaculaire mais aussi vaguement désespéré car sans réelle utopie. Les punks d’antan deviennent des sea punks aux cheveux pastels – sans message et déjà passéistes, réfugiés dans une esthétique computer low fi 90ties et manga – et on porte le bombers si cher aux skinheads sans réfléchir au message que le vêtement véhicule ; plutôt comme une combinaison, un gilet de sauvetage. La génération 2.0 assimile mais n’a pas trop le temps de décoder. Sans doute les choses vont-elles trop vite. Mais c’est justement dans cette vitesse, dans la façon de communiquer entre eux que les kids inventent leur propre révolution. Un nouvel esprit communautaire – les réseaux sociaux – vont ainsi, une fois encore, sauver le monde de son chaos. À vitesse virale. Mais dans la brume des pixels. En creusant un peu, c’est peut-être en partie à Christopher Nolan qu’il faut attribuer la lourde responsabilité de cette déferlante dark, lui qui dès 2005 avec son “Batman Begins” allait changer les codes d’Hollywood (et donc du reste du monde) jusque dans les tréfonds de son âme et de son… portefeuille, dynamitant le concept même du blockbuster, allant jusqu’à démystifier et entacher le culte enfantin suprême, celui du super-héros. Thématique, qu’en littérature, reprendra également à son compte un peu plus tard l’écrivain Marco Mancassola dans son roman “La vie sexuelle des super-héros” ; le rêve américain comme les lendemains parfois, déchante. Le monde de Nolan – exact opposé de celui de Némo – sera cet univers sombre et violent, ce tsunami gris métal qui allait déferler sur le monde, aspirant toute velléité de béatitude au profit d’un réalisme définitif, vision d’un futur apocalyptique. “1984” de George Orwell, à côté, c’est Oui Oui et la Bibliothèque Verte. De façon assez symptomatique, le billet vert – et avec lui l’économie – se casse la gueule peu ou prou à cette période, comme aspiré lui aussi par cette vague de repli. La génération Y précise ses contours ; elle sera ‘no future’ malgré elle. Une génération à qui l’on promet dès ses premiers clics toujours plus de liberté ; devant laquelle s’étale un monde qui fonce à 200 à l’heure dans un mur épais – celui des illusions – sans avoir trop envie de l’admettre. Il faut monter en marche, ne surtout pas rester à quai, au risque d’être banni. C’est le ‘marche ou crève’ à la sauce Apple, le coûte que coûte à la mode Google ; mieux vaut être connecté 24/24. Pour autant, si tout semble à portée de main – de la gratuité de la culture via le download au sexe facile sur les sites de rencontres – si la promesse de débauche est affriolante, la vérité s’avère vite beaucoup plus âpre. La jeunesse déboule ainsi dans une époque où l’espérance de vie se prolonge mais où, paradoxalement, elle est en droit de se demander ce qu’elle va bien pouvoir faire de cette (longue) vie-là ; coincée sur le plan économique, flippée par des diktats esthétiques de plus en plus anxiogènes, cette jeunesse serait presque sur le point de ne plus croire à une des dernières valeurs sûres : l’amour. Quand on découvre le cul au plus jeune âge, dans son aspect le plus cru, au détour d’un site illicite, quand on est abreuvé de presse people, témoignage de vies faciles et dissolues, quand plane l’ombre du ‘consommer safe’, quelle place pour les sentiments ? En qui faire confiance ? Les kids ont alors dû s’inventer de nouveaux des repères, une mythologie. En 2007, ce fut le groupe Justice, qui alors bourrine et exhume la croix. On n’a plus la foi, mais il faut croire en quelque chose, exprimer sa violence intérieure, sortir de soi. Tous ensemble. Justice seront les élus, les messies pour quelques mois, avec leur son concassé et saturé qui résume à lui tout seul l’esprit MP3 et donc, l’air du temps. Vaguement irrespirable mais festif. A cette époque, tout le monde prend de la coke ; en quittant les élites et en devenant populaire, la c devient peu à peu l’oxygène du millénaire, presque la seule façon de respirer l’air vicié de la décennie ; l’artifice ultime pour s’affirmer et se défouler. Une secte se construit autour de l’électro, dont le tempo s’accélère et se répand comme une traînée de poudre… blanche. Mais c’est la pop dans ses aspects d’ordinaires les plus lisses qui s’en trouve elle aussi bouleversée, contaminée ; Lady Gaga devient l’icône trash ultime et moule ses fans, ses ‘petits monsters’, à son image ; mutante, transfigurée, transgenre. Presque transgressive. Amy Winehouse est sacrifiée sur l’autel de la célébrité ? Les kids se vautrent dans le binge drinking de plus belle. Et adoptent le tatouage comme procession de foi, comme scarification ultime. Même le R&B, pourtant la mouvance musicale la plus sucrée de la pop US, glisse vers un son sourd et codéiné, le cloud rap. Certains artistes de cette mouvance commencent leur carrière en s’adressant directement aux internautes, en mode mise à nu, comme le d’abord énigmatique The Weeknd et ses trois mix tapes éthérées offertes sur le net. Plus près de nous et dans la langue de Molière, Petit Fantôme vient d’utiliser le même procédé en offrant son premier album sur son (très beau) site internet ; un disque à fleur de peau qui se hisse dans le top 5 des meilleurs albums de l’année des Inrocks sans aucune promo. Dans un autre registre, tout aussi doux amer, sucré salé, happy sad, un artiste populaire de la trempe de Stromae semble lui aussi nous dire, depuis sa Belgique natale, que les moules frites à elles seules ne panseront pas les âmes, même à grand coup de mayonnaise. Et de se montrer bourré au détour d’un clip qui a fait le buzz cet été alors que tout le monde se dorait la pilule sur la plage. Bruxelles semblait bien grise en plein mois d’août. Le groupe Fauve allait pouvoir prendre le relai, décryptant les nuits d’errance et le mal du (nouveau) siècle. Le public suit, car il semble aimer ça, vouloir ça : de la proximité, de l’intimité, quitte à voir la chute de plus près. Palper le quotidien de ces super-héros 3.0, pour mieux s’identifier à eux. Ça tombe bien ; tout le monde revêt son vernis trash, mêmes les artistes pop les plus formatés, de Rihanna à Britney.

Comme si le monde entier avait besoin de constater à travers les codes pop qu’il n’était pas le seul à être vaguement perdu, lost in translation. Que les idoles elles aussi, commençaient à se tordre. Les séries américaines allaient confirmer la tendance ; le monde s’endurcit, on ne peut plus gober du mensonge en barre protéinée, un besoin de vérité, de transparence, s’est affirmé : on veut voir et savoir, pour de vrai. “Breaking bad” est l’exemple le plus frappant et sans doute le plus représentatif de cette mouvance ; on y dézingue à tout va, on s’y déglingue à grands coups de crystal meth. Avec cette série, on constate aussi l’arrivée des codes caillera dans le mainstream, avec leur lot de slang, bittures, violence, junk food, rêves low fi et low cost. Avec ses codes vestimentaires surtout ; cagoules, bonnets, survets, le plus souvent noirs et amples, véritable arsenal pour se défendre mais aussi se fondre dans un groupe. Casquettes et codéine. En mode Lil Wayne. Une esthétique vestimentaire que prendra à son compte la mode d’ailleurs – les collections récentes de Riccardo Tisci pour Givenchy, celle dessinée par Kayne West cette année pour APC. Mais c’est surtout l’esprit de gang que l’on retiendra de cette immersion fédératrice, et dans la notion de fraternité qui en ressort que réside peut-être le salut. Cette idée – vitale, humaniste – de proximité, de la force du groupe, la jeunesse contemporaine semble l’avoir adoptée. La caillera était le paria d’hier ? Aujourd’hui, tout le monde se sent un peu paria. Et donc un peu caillera. Dans les clubs parallèlement, les kids se tournent de nouveau vers le MDMA – qui fait son grand retour -, signe d’une volonté de se rapprocher de l’autre, de retrouver le love feeling, cette chimère tenace du rêve hippie. Désinhibés, décomplexés, les jeunes veulent aller à l’essentiel, être solidaires, s’adresser à l’autre sans barrière, dans une démarche d’entre-aide salvatrice. Ensemble ils nous disent : puisque on est tous dans la merde, autant se l’avouer et se soutenir, finir l’ébauche de cette génération Y, avant la génération Z.
La dernière lettre de l’alphabet ? Il est grand temps de les écouter.

Philippe Laugier.

[/vc_column_text][/vc_column][/vc_row]