Crédits
Interview Brice Bossavie
Photography Alex Black
Styling Simon Pylyser
Make-up Ruben Masoliver
Hair stylist Anne-Sofie Begtrup — using Oribe · Wise & Talented
Light assistant Kevin Aldrich
Depuis 2019, la Française Crystal Murray livre une musique qui défie les genres. Sans jamais choisir entre ses inspirations musicales et sans s’excuser d’être elle-même, la jeune femme développait ces dernières années une quête sonore et personnelle qu’elle concrétise aujourd’hui avec Sad Lovers And Giants. Un premier album riche musicalement tout en étant entièrement dédié à ses émotions post-rupture amoureuse, qu’elle voit aussi comme un témoignage des sensations d’une jeune femme de son époque. De quoi longuement discuter avec une jeune artiste aujourd’hui à la fois sûre de qui elle est et prête à briser les barrières musicales.
Avec Sad Lovers And Giants c’est la première fois que tu sors de la musique au format album. Est-ce que c’était une pression pour toi ?
Sur mes deux premiers EPs, je faisais ce que je sentais sur le moment, mais musicalement j’avais l’impression de ne pas encore avoir trouvé mon son. J’ai toujours dit que je n’avais pas envie d’être mise dans une case et je crois que sur cet album j’ai bien trouvé l’hybridité musicale que je recherchais. Les morceaux que je fais en général sont assez différents les uns des autres, mais je crois en une direction. Même si les sonorités peuvent aller dans plein d’endroits différents, j’essaye de trouver un mélange qui a du sens. J’ai mis deux ans à faire cet album, et j’ai pris mon temps pour faire quelque chose dont j’étais fière. Et je sens que sur ce projet j’ai trouvé mon juste milieu dans ma sonorité.
Globalement, l’album traite de rupture amoureuse. Pourquoi avoir voulu parler de ce thème, notamment à travers les émotions qui t’ont traversée dans cette période ?
Globalement, c’est un album basé sur la dualité des émotions, la dualité des ruptures amoureuses, et même la dualité du monde. Je me suis penchée sur ce sujet-là parce que j’ai vécu ma première rupture, donc je n’avais jamais ressenti cette tristesse intense et cette sensation d’être totalement perdue. Et c’est intéressant parce que dans cette tristesse-là, tu trouves de la vulnérabilité, qui se transforme ensuite en rage, qui finit par être de la force. J’ai écrit l’album de mes 20 à 22 ans, c’était un peu une période de post-adolescence, et je suis devenue adulte ainsi que la personne que j’avais envie d’être entretemps. Donc oui, l’album parle de toutes les émotions qui m’ont traversé et ça correspond bien avec ma musique qui va vers plusieurs genres.
« Dans cette tristesse-là, tu trouves de la vulnérabilité, qui se transforme ensuite en rage, qui finit par être de la force. »
Sur le morceau “Starmaniak” tu parles du comportement des hommes vis à vis de toi. C’était un sujet que tu voulais évoquer sur l’album ?
“Starmaniak” parle des difficultés à marcher dans la rue en acceptant la personne que tu es. C’est un morceau qui parle d’identité hybride, du fait de se reconnaître en tant que femme, en tant que non binaire, en tant qu’humain. Je pense que ma génération est dans cette idée de ne pas avoir envie d’être enfermée dans une case, que ce soit dans notre humanité ou notre genre. Et le morceau parle effectivement de cette peur du dehors, des gens qui sont extérieurs à ton monde. Dans mon cercle, je sais que les gens sont bienveillants, je peux m’habiller comme je veux et être qui je veux. Mais dans la rue, je ne sais pas si les gens me regardent pour les bonnes raisons. Tu ne sais pas si les gens te regardent parce qu’ils aiment bien ce que tu dégages ou parce qu’ils te sexualisent. Il y a toute une réflexion autour de la sexualisation sur le corps qui est assez difficile pour moi, parce que dans ma bulle, avec mes amis, nous habiller comme on veut nous permet de nous exprimer. Mais dans le monde “normal” le gens ne pensent pas comme ça.
Tu parles énormément de santé mentale tout au long de l’album, des pensées intrusives et des voix dans ta tête. C’était important pour toi de parler de ça aussi, dire : “C’est ok de ne pas aller bien” ?
Oui c’est quelque chose que je répéte beaucoup. Les ruptures amoureuses, avec les réseaux sociaux, et quand tu n’es pas entourée des bonnes personnes, c’est dur. J’ai commencé à écrire sur tout ça parce qu’on ne m’avait pas prévenue, je n’étais pas prête. Mais je suis entourée de super personnes, et j’ai réussi à appréhender cette tristesse pour en faire ensuite une force. Mais j’ai eu besoin de moments où je ne me sentais pas bien pour ça. Dans les relations amoureuses et avec soi-même, des fois, on ne peut pas vraiment se battre. Et pour moi, j’ai écrit sur cet album des chansons plus sincères que celles que j’ai fait avant. Avant j’étais plus jeune, j’écrivais ce qu’il me passait par la tête. Aujourd’hui je suis plus dans l’idée d’écrire vraiment ce que je suis en train de ressentir.
« Aujourd’hui je suis plus dans l’idée d’écrire vraiment ce que je suis en train de ressentir. »
Tu as entièrement enregistré ton album à Londres, où tu résides aujourd’hui. Est-ce que la ville a eu une influence là-dessus ?
Londres a une ouverture d’esprit et un respect pour la musique assez exceptionnel. Et c’est vrai que lorsque j’étais à Paris, j’étais perdue, je ne savais pas où me mettre. Je me sentais un peu différente. Alors qu’à Londres il y a plus cette idée de mélanges musicaux. Et surtout j’ai l’impression que là-bas, à partir du moment où ce que tu fais crée une émotion, ça devient universel. Alors qu’en France on va plus s’attacher à ce que tu représentes. Il y a vraiment une connexion avec la musique là-bas, et je l’ai notamment compris lorsque je suis allée pour la première fois au carnaval de Notting Hill de Londres. La ville danse, se remémore, et elle aime. Et c’était beau parce qu’il y avait un vrai amour pour le métissage, que ce soit les Nigérians, les Anglais, ou la culture des sound systems jamaïcains.
Tu parles beaucoup de trouver ta singularité depuis tout à l’heure. Est-ce que avec ce premier album, tu as vraiment la sensation de t’être trouvée musicalement et artistiquement ?
Je pense que c’est la première marche qui va m’amener vers ça, c’est une étape assez grande pour aller là où je veux être créativement. J’ai commence à aller vers cette idée de mélanger les genres sur ce premier album, et j’ai maintenant vraiment envie d’aller encore plus loin en faisant des choix forts créativement.
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