Avec son regard Droopy, ses cheveux couleur paille et ses pantalons oversize, Eddy de Pretto ressemble aux milliers de garçons que l’on peut croiser dans les couloirs du métro. Pourtant, ce jeune chanteur de 26 ans, originaire de Créteil, est le nouveau kid de la pop française. Après un premier EP saisissant, entre phrasé rap et chansons à texte, le crooneur revient avec un premier album baptisé ‘Cure’. À la fois vulnérable et crue, introspective et violente, la musique d’Eddy bouscule les codes de la masculinité. Et file, au passage, un méchant coup de vieux à un rap hexagonal toujours empêtré dans ses réflexes hétéro-macho. Certains lui prédisent déjà un destin à la Stromae ou Christine and The Queens. Mais le chanteur ne perd pas son cool. Ni son sens de l’humour.
Crédits
Photographie Emma Picq
Stylisme Simon Pylyser
Entretien Romain Burrel
Mise en beauté Laure Dansou — Walter Schupfer
Entretien paru dans Boycott Magazine n°6 (2018).
Quels ont été tes premiers chocs musicaux?
‘Par Amour’ de Diam’s! J’avais 15 ou 16 ans. J’écoutais principalement des trucs en Français. Mais aussi les Spice Girls. Ou Adele, énormément ! J’aime bien les grandes voix. J’ai toujours rêvé d’être Adele au Royal Albert Hall et de chanter ‘Someone Like You’ ! (Il explose de rire).
Pas de rap US?
Pas grand chose. À part Frank Ocean. Un peu Snoop Dogg. Quelques trucs plus queer comme Mykki Blanco. Je suis sensible au milieu gay. J’y ai pas mal trainé.
Justement, sur l’album, il y a plusieurs titres très queer. Notamment le morceau ‘Jimmy’?
En fait, cette chanson parle de ma relation avec mon dealer (rires). C’est très proche d’une histoire amoureuse, finalement. C’est une relation qui va, qui revient, que t’as envie d’approfondir même si, souvent, elle te soule. J’aime l’idée de parler de ce genre de choses — la drogue, la fête…— mais avec un traitement plus frontal.
Ton album est très intime. Tu dirais qu’il est autobiographique?
Absolument. Je me raconte totalement. Je ne voulais pas me créer un personnage. J’aurais eu l’impression de mentir. C’est ça que j’aime chez Diam’s, Booba, Rohff ou même chez Brel ou Aznavour: ils racontent leur histoire. Il n’y a aucune tricherie chez eux. Ce qui est beau, c’est que même les chansons les plus personnelles te touchent. Elles viennent te frapper comme par magie jusqu’à te donner la boule au ventre.
En te dévoilant autant, tu n’as pas peur de te surexposer?
Si, bien sûr. Ce disque est “toutes plaies ouvertes”. Forcément, plus tu te mets à nu, plus t’es vulnérable. Pour l’instant, je reçois seulement des messages de bravoure. Mais bon, je ne sais pas combien de temps ça va durer… (rires)
La scène rap française est encore très viriliste, non? Tu appréhendes comment elle va t’accueillir?
Non. Les cases, ça ne m’intéresse pas. J’ai pas l’impression d’être labellisé rappeur ou chanteur. Je ne cherche pas la reconnaissance d’un style musical particulier. Si mon disque bouscule les codes rap, tant mieux. Mais si certains crient “Nous, on ne veut pas de lui”, je m’en bas les couilles. Je sais que je vais en énerver plus d’un. Et je sais aussi que je vais secrètement plaire à d’autres ! Dans le rap ou ailleurs.
Sur ‘Beaulieue’, tu racontes le quartier de Créteil où tu as grandi. C’était important de commencer par là?
Ce sont mes racines. Le point de départ de tout. Ce quartier, c’est énormément de rigueur, de brutalité mais beaucoup de douceur aussi. Évidemment tout était très codifié. Mais je crois que je me prêtais plutôt bien au jeu. Je maitrisais les codes de la rue: jouer au caïd, cracher par terre, jeter des caddies dans les parkings ou brûler des poubelles… Pendant les émeutes en 2005, on adorait ça.
Tu avais déjà une conscience politique à l’époque? Tu sais pourquoi tu les brulais ces poubelles?
Parce que ça nous amusait, je crois. Nous on était les petits. Il n’y avait pas cette rage comme chez les grands frères qui eux étaient vraiment énervés (Les émeutes de 2005 étaient une réponse aux disparitions de Zyed Benna et Bouna Traoré, deux adolescents mortsen tentant d’échapper à uncontrôle de police, NDR). Nous c’était juste pour rire. Enfin, moi, pas trop. J’avais surtout peur. Mais je ne le montrais pas, bien sûr.
C’est à Créteil que tu as commencé à écrire de la musique?
Oui. Mes premiers morceaux, comme ‘Rue de Moscou’ par exemple, sont nés là-bas. Mais ça a pris plus d’envergure une fois que j’ai rejoint l’Institut supérieur des arts de la scène (ECM-ISAS), à Paris. Très tôt, j’ai eu des envies de démesure (il sourit). J’étais conscient qu’il y avait de la route mais je savais aussi que je pouvais me donner les chances pour réussir.
Ta carrière a tout de suite décollé à la verticale. T’as été surpris de l’écho de ton premier EP?
Très. Je doutais beaucoup. Je me demandais comment le public allait accueillir la parole d’un mec qui s’interroge ouvertement sur la virilité. Je ne me disais pas “Je suis un génie, personne ne l’a jamais fait avant moi!” Ça me faisait plutôt peur… Je me demandais “Comment le public va m’accueillir?“.
Il est beaucoup question de désir sur le disque. Souvent, lorsqu’on te branche sur ton orientation sexuelle en interview, tu fais un pas de coté…
J’ai pas envie d’être un fer de lance ou d’être estampillé “le gay qui fait de la chanson”. Je veux que ça reste un détail de la vie de la personne qui a fait l’album. Je trouve l’album assez clair, j’ai pas envie de surligner quoi que ce soit. Je ne suis pas militant. Je veux juste raconter des histoires. Et en même temps, c’est comme ça que ça peut devenir un geste politique. Qu’une musique puisse libérer des petits de treize ans ou des mecs de cinquante piges qui se diraient “Putain, je suis peut-être passé à coté de ma vie”, c’est génial. Mais ça doit être le pouvoir du disque, pas celui d’un chanteur ou d’une icône. Dans un sens, l’idée de coming-out me pose problème. Ça revient à dire “Eh-oh regardez-moi, je suis spécial !” Moi je suis un mec comme les autres. Doc Gyneco chantait Vanessa, ben moi, c’est sur Jimmy. Mais derrière, y’a pas de revendication. Sinon j’aurais appelé l’album ‘Born This Way’ ! (rires)
Il y a une chanson sur l’album où tu évoques cette idée, justement. Sur ‘Normal’, tu réponds aux insultes que t’as essuyé en soirée…
C’est une chanson inspirée d’une histoire vraie. On sortait d’une soirée à la Rotonde dans le quartier de Stalingrad à Paris. Il y a toujours des mecs qui trainent là-bas, même à 5 heures du matin. L’un d’entre eux a commencé à m’embrouiller: “Regarde comment vous êtes habillés toi et ta bande de folles ! T’es pas normal !” Cette phrase, “T’es pas normal.”, m’est restée. J’avais envie de répondre à ce mec avec les mêmes codes viriles, la même vulgarité. Parce que c’est comme ça que j’ai pris ses mots dans la gueule. J’avais envie de lui dire: “Je suis complètement normal. Aussi normal que toi.” Et en même temps, je m’en bats les couilles de la normalité. Tu ne me trouves pas normal, c’est ton problème.
Comment écris-tu? Les mots te viennent facilement?
C’est très laborieux. Très lent. J’observe beaucoup. Et j’ai pas de méthodes d’écriture. Je refuse de me présenter comme auteur tellement c’est peu fiable. Écrire me demande une introspection extrême. C’est un moment très intime avec moi-même, pas toujours évident. C’est pour ça qu’il n’y aura peut-être jamais de deuxième album. C’est une de mes angoisses. Mais je travaille là-dessus.
Sur l’album, tu évoques tour-à-tour ton père sur ‘Kid’, et ta mère sur ‘Ma Mère’. Tu as conscience d’être infiniment plus dur avec elle qu’avec lui?
Parce que je lui en veux plus. La chanson peut paraitre dure mais étrangement, je ne la perçois pas comme étant si vache. Plutôt comme le regard d’un enfant qui demanderait à sa mère les clés pour qu’elle s’ouvre un peu. Ma mère était une femme vraiment imperméable, autoritaire, qui avait peur de perdre cette autorité en montrant de la tendresse. J’étais fils unique, c’était pas évident à accepter. Ça m’a beaucoup endurci.
Dans le clip de ‘Kid’, on te voit torse nu, le corps en sueur. Ton physique, tu l’aimes?
C’est très difficile. J’apprends à être à l’aise avec lui mais c’est toujours une petite bataille. Je ne me trouve pas beau. Je ne réponds pas aux codes de la beauté. On m’a souvent dit que j’étais atypique. Mais je crois que j’ai pas les manettes pour utiliser cette facette de moi. Il y a des gens qui savent se mettre en valeur. Moi je crois que je suis très maladroit avec ça…
La consommation sexuelle semble pas mal te travailler. Tu en parlais déjà sur tes premiers morceaux ‘Jungle de la Chope’ou ‘Fête de Trop’. Tu sais que, selon une récente étude, Grindr est l’application qui rend ses utilisateurs les plus malheureux…
Moi, ça m’a rendu très malheureux. Tout à l’heure, on parlait de codes physiques, y’a pas d’application plus codifiée. Si tu corresponds pas à la norme du mec à peau mate, barbu, musclé et TTBM, c’est ciao bye-bye. Alors le mec tout gringalet qui analyse tout, pour lui, c’est même pas la peine. Mais j’ai tout déconnecté. Je ne vais pas envoyer ma queue à je ne sais qui ! Surtout si c’est pour la voir passer sur twitter juste après. (rires)
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