MGMT revient après 4 ans d’absence pour un 4ème album attendu et parfait de bout en bout. Artisans d’une pop arty qu’ils réinventent sur chaque disque, aussi à l’aise dans le psychédélisme, l’électro, la pop californienne, le rock ou la ballade spectrale, ce duo dandy, dans la tradition des Sparks, Suicide ou Steely Dan, est probablement le plus grand petit groupe de son temps, en tous cas très certainement le meilleur duo contemporain en activité. Sans laisser de côté les arrangements sophistiqués volontiers baroques (orgue et clavecin ne sont jamais loin), MGMT, après des expérimentations luxuriantes qui auront parfois laissé quelques fans de côté, revient au format pop ‘classique’ pour un album plus direct qui zoome sur son époque, ce ‘petit âge sombre’ (‘Little Dark Age’) qu’il est décidément préférable de passer en leur compagnie. Ecouter MGMT, c’est un peu comme regarder ‘Harold et Maud’ sous ecstasy ; c’est étrange, délicieux et parfois désuet, toujours terriblement jouissif. Nous voilà prévenus : Andrew & Ben are back ! Et ‘God only knows’ combien ils nous avaient manqués. Séance de rattrapage.
Crédits
Photographie Écoute Chérie
Stylisme Mathilde Camps
Entretien Philippe Laugier
Mise en beauté Cristina Vila
Entretien paru dans Boycott Magazine n°6 (2018).
Comment ça va MGMT? Votre nouvel album, qui est plutôt solaire, laisse penser que vous êtes en forme.
Andrew: Le nouveau disque, même s’il s’appelle ‘Little Dark Age’, est plus léger que le précédent, c’est certain. Nous sommes heureux et sains (rires). Ben: On commence tout juste à refaire de la promo, des concerts. Cela fait 4 ans que nous n’avions pas sorti d’album, c’est un peu surréaliste du coup.
L’album démarre avec la chanson ‘She Works Out Too Much’. Est-ce que ce titre renvoie au morceau ‘It’s Working’, qui ouvrait ‘Congratulations’ ?
Andrew: Peut-être, d’une certaine manière. On pense souvent à ce genre de jeu de pistes. Par exemple tous nos albums contiennent 10 chansons. Et on aime bien placer quelques références aux précédents disques sur les nouveaux. C’est parfois juste dans les titres ou leur position dans le tracklisting, mais ce n’est pas non plus si calculé que ça. Nous n’avons terminé cette chanson que très tard durant l’enregistrement. Avec l’énergie qui s’en dégage, on s’est dit que ce serait bien de la mettre en premier.
Il y a pas mal de références 80s sur l’album ; des synthés, du saxophone sur un morceau. L’esthétique du clip ‘Little Dark Age’ est une sorte d’hommage à The Cure tandis que le single ‘Me and Michael’ rappelle les premiers Pet Shop Boys ou l’italo disco. Est-ce que vous étiez conscients de tout ça en composant?
Andrew: Ce sont clairement des influences. Pour autant, nous n’essayons pas d’être rétro. On est imprégné par ce qu’on écoute et on a écouté beaucoup de disques de cette époque. Mais ça vient surtout du fait qu’on utilise beaucoup d’instruments vintage. On ne cherche pas à recréer l’esthétique de cette période, c’est juste fun d’utiliser des équipements old school.
Vous ne vivez plus dans la même ville, vous travaillez beaucoup à distance du coup?
Andrew: Il y a un an, on a commencé à faire des aller-retours ; j’allais à LA voir Ben ou bien il venait me retrouver à New York. On s’envoyait des idées par email. Il a fallu un moment d’adaptation pour travailler comme ça, trouver le bon rythme en étant séparés. Mais ça nous a permis de développer des choses chacun de notre côté, loin du studio. Auparavant, l’un de nous arrivait avec une proposition, il était courant que l’autre n’adhère pas tout de suite et que cette piste ne soit pas développée. Maintenant, on approfondit les choses un peu plus chacun de son côté. Ben: On s’est ensuite retrouvé une à deux fois par mois pour de longues sessions. Mais c’était bien d’être séparés par moment, pour donner une perspective supplémentaire à la musique. Nous sommes deux personnes différentes, qui ont des vies différentes dans des villes différentes. C’était cool du coup d’être surpris par ce que l’autre pouvait apporter.
Vous avez beaucoup collaboré sur ce nouvel album, avec Ariel Pink, Connan Mockasin, Patrick Wimberly de Chairlift.. Est-ce que vous pouvez nous dire sur quels titres et comment ces collaborations ont vu le jour?
Andrew: Nous avons écrit ‘When You Die’ avec Ariel Pink. Ariel, Connan, et même Sebastien Tellier, chantent sur ce titre, ils font des harmonies dans les choeurs. Connan a aussi travaillé sur le titre ‘Days That Got Away’, et Patrick est le co-producteur de l’album. Il nous a aidé à nous concentrer sur le songwriting, il nous motivait et nous encourageait à aller au bout de nos idées. Nous avions travaillé avec Sonic Boom sur le deuxième album mais c’était très différent. Patrick s’est impliqué dans les compositions, c’est un musicien incroyable, il joue plein d’instruments ; basse, batterie… Evidemment, il y aussi Dave Friedman à mentionner dans les collaborateurs.
Dave Friedman est là depuis vos débuts et a participé aux quatre albums, c’est presque un membre de MGMT à temps complet, même si c’est un homme de l’ombre. A quel moment intervient-il dans le process?
Ben: On est constamment en contact avec lui. Même avant d’envisager l’enregistrement du nouvel album, il nous sollicitait, “hey les gars, dès que vous êtes prêts, je suis là”. Il était très emballé de travailler de nouveau avec nous. On se comprend parfaitement, surtout après avoir fait 4 disques ensemble et son rôle est très important : on sait ce qu’il faut lui amener et comment il va travailler sur nos morceaux. On lui a laissé plus de place que d’habitude intentionnellement cette fois. Nous ne voulions pas ajouter trop de choses dans les arrangements, on voulait plutôt simplifier au maximum. Les compos sont moins chargées, il avait une plus grand marge de manoeuvre pour le mix du coup. Son approche est très technique, il est vraiment talentueux ; ll sait où il va et on lui fait confiance.
C’est un peu le Phil Spector du mixage.
Ben: C’est une très bonne comparaison. Il sait vraiment triturer les sons, d’une façon unique et efficace. On peut dire qu’il est dans cette tradition du ‘mur du son’ (wall of sound, ndlr) en effet.
Il se dit que vous auriez écrit le morceau avec Ariel Pink sous acide. C’est bien le cas?
Andrew:Non, pas complètement, c’est un mix de plusieurs anecdotes, un raccourci. On a écrit ‘When You Die’ avec lui, mais sans prendre d’acide. C’est la mélodie de chant du morceau ‘James’ qui a été inspiré par l’expérience sous acide. Ben: Je n’en ai pas pris depuis 5 ans pour ma part (rires). Ce n’est pas quelque chose dont j’ai besoin dans ma vie en ce moment. Andrew: Je ne prends pas de LSD pour le fun au départ, c’est toujours assez terrifiant en fait, mais pour moi, ça permet de tout zapper, de s’extraire d’une réalité confortable. Je n’ai jamais réussi à réellement composer sous acide ; c’est une expérience mystérieuse, ce n’est qu’après qu’elle s’avère inspirante, qu’on en tire quelque chose. Son influence et ses connexions avec la créativité sont très étranges.
Sur le disque précédent, ‘MGMT’, vous disiez que pendant l’enregistrement vous vouliez écrire des chansons pop très directes et l’album s’est avéré très expérimental, assez sombre. Le public avait déjà trouvé que votre deuxième opus était expérimental lui aussi, alors qu’en définitive, c’était un disque très accessible. Sur ‘Little Dark Age’, vous semblez revenir au format pop pour de bon.
Andrew: Quand on parle de musique expérimentale, en ce qui nous concerne, il faut savoir que nous n’essayons pas d’être avant-garde à tout prix. On a toujours voulu aborder la composition sous différents angles, essayer des procédés créatifs différents. Quand on se retrouve à chaque fois pour commencer un nouvel album, on parle de pop bien sûr, car c’est la base de notre musique, son fondement, et ce depuis le collège. Sur le troisième album, on s’est laissé guider par pas mal d’improvisations et on a extrait les chansons à partir de ça. La structure couplet/refrain ne fonctionnait pas pour certains titres. Ben: Sur ‘MGMT’, il y avait un grand nombre d’arrangements superposés, on a voulu jouer autour du bruit, de cette matière. C’était fun. On voulait que l’album soit chargé, il est peut-être difficile du coup de bien l’appréhender à la première écoute. Mais c’était l’idée ; que tu puisses trouver une nouvelle lecture à chaque fois. Tout le monde n’a pas forcément suivi (rires). Andrew: ‘Congratulations’ avait déjà un peu décontenancé le public, sans doute par rapport à l’idée qu’il se faisait de MGMT et de notre musique. Les chansons étaient différentes des trois singles qui nous ont fait connaitre sur ‘Oracular Spectacular’. Mais on ne pensait pas faire une musique particulièrement expérimentale sur le moment. Finalement, sortir un disque frontalement pop comme ‘Little Dark Age’ se révèle presque plus expérimental pour nous, en définitive. C’est plus inattendu de notre part.
L’album est plus léger, pour autant l’ombre de la mort plane sur les deux premiers singles ; sous un angle assez macabre dans ‘Little Dark Age’, et plutôt humoristique dans ‘When You Die’. Vous étiez conscients de ce paradoxe?
Andrew: Je ne sais pas pourquoi cette thématique revient souvent chez nous. Il y avait aussi une chanson sur la mort dans l’album précédent, ‘I Love You Too, Death’, où il était question de regarder la mort en face, de dialoguer avec elle. Ben: ‘Your Life is a Lie’ parle un peu de la mort aussi. Et ‘One Last Thing To Try’. Mais on ne sait pas vraiment pourquoi (rires).
Sur ‘Little Dark Age’, Il y a aussi un titre qui parle de l’obsession du téléphone portable, ‘TSLAMP’ (pour ‘time spent looking at my phone’). Vous pensez que c’est une addiction qui peut s’avérer néfaste?
Andrew: Je ne connais pas une personne autour de moi qui n’ait pas un attachement quasi obsessionnel à son portable. Il faudrait débattre sur ce point. Pour ma part je ne m’en sépare jamais, mon téléphone est prêt de mon lit quand je dors. C’est étrange. Avant qu’on ait des portables, quand je ne faisais rien, je rêvassais (‘day dream’, ndlr). C’était propice à développer l’imagination. L’imaginaire et le fantasme sont très importants et le portable est un frein à ça, c’est parfois effrayant. Le plupart du temps, tu ne peux pas méditer et te concentrer sur une seule chose ; tout va vite, tu ne t’attardes jamais plus d’une minute sur quoi que soit, parfois même moins. On ne fait que survoler. Ben: On ne peut pas contrer les évolutions technologiques et je n’ai pas de jugement particulier sur ce sujet. Mais je reconnais que j’ai une certaine anxiété, un besoin de remplir chaque instant. Je ne fume plus, mais quand c’était le cas, c’était un moyen de mesurer le temps, un truc pour s’occuper quand je ne savais pas quoi faire. C’est un peu pareil avec mon téléphone maintenant.
Comment écoutez-vous la musique désormais? Vous streamez sur votre portable justement? Et êtes-vous inquiets parfois de la façon par laquelle le public va découvrir et écouter vos chansons, vous qui accordez tellement d’importance aux détails dans vos arrangements, dans la production?
Ben: Je suis un peu partagé. Le streaming est une super source pour découvrir des artistes et a un côté immersif plutôt positif. Pour autant, idéalement, il faudrait quand même accorder plus d’importance à l’environnement dans lequel on apprécie la musique. C’est un peu décourageant de se dire que notre musique va être parfois écoutée sur un simple ordinateur, pas même raccordé à des enceintes. Ou bien avec des casques qui ne sont pas toujours de bonne qualité. Personnellement j’écoute plutôt de la musique chez moi et sur des speakers, c’est quand même une amplitude différente. Andrew: Mais c’est ce qui est disponible pour tous désormais et il faut l’intégrer quand tu produis ton disque. On a d’ailleurs écouté les mixes sur tous types d’enceintes ou matériel pour cet album, du studio au portable. Comme l’a dit Ben, c’est sûr qu’écouter des vinyles sur une bonne chaine avec un bon soundsystem est préférable, mais on est bien conscients que tout cela est coûteux bien sûr. Ben:On est dans une période un peu bizarre; le streaming explose mais doit et va encore s’améliorer – dans la qualité sonore de l’expérience qu’il propose surtout, en se rapprochant du vinyle ou même du Cd Andrew: Pour ‘Little Dark Age’, nous avons testé les titres sur iPhone en effet. Si un morceau parvenait à rester direct et efficace, c’est signe qu’on avait réussi notre mission; car si la production parait plus dépouillé, la chanson doit quand même fonctionner et transmettre son message.
Qui sont James et Michael, deux personnages qui apparaissent dans les textes de votre nouvel album?
Andrew: Ah. Alors, en fait ces deux personnes n’existent pas vraiment, elles sont apparues lors de l’écriture, en chantant sur les maquettes, en jouant avec les mots, les textures. ‘James’, c’est le prénom d’un de nos musiciens et on a samplé son rire sur un titre, qui ne parle pour autant pas de lui au final. C’est plus une chanson sur l’amitié en général. Pour Michael, sur ‘Me and Michael’, au départ, je chantais ‘Me and my Girl’ sur les premières versions. Ce n’était pas très excitant, les paroles ont fini par bifurquer. Je trouvais intéressant d’écrire un texte qui parle d’un homme avec un autre homme, chanté par un homme. il n’y a pas tellement de chansons écrites depuis ce point de vue, avec un prénom dans le titre notamment. Peut-être ‘Daniel’ d’Elton John (rires). Il y a des tonnes de chansons sur les filles avec des prénoms de filles, mais peu de chansons chantées par un homme avec un prénom masculin.
Vous tournez actuellement dans des salles de capacité moyenne, comme la Cigale pour Paris; est-ce une façon de vous reconnecter avec votre public avant les grandes scènes et les festivals?
Nous avons beaucoup répété l’an dernier et joué dans quelques festivals. On a passé pas mal de temps depuis à travailler sur un show qui se prête à de plus petites salles, avec davantage d’intimité. C’est ce show que nous allons présenter eu Europe pour commencer.
On se souvient que vous aviez été très agacés à l’époque quand l’UMP avait utilisé ‘Kids’ dans un de leurs meetings durant la campagne présidentielle (le groupe avait alors obtenu des dommages et intérêts, reversés depuis à une association de protection des droits d’auteurs). Que pensez-vous de la situation politique en Amérique en ce moment, de Donald Trump? Quel type de musique vous pensez qu’il utilise lors ce ses meetings d’ailleurs ?
Andrew: Et bien (silence)… Tu sais (silence)… C’est presque gênant d’être américain en ce moment. Le bon point peut-être c’est que Donald Trump a mis en lumière beaucoup de choses négatives qui étaient déjà présentes, latentes. Mais ce qui est effrayant, c’est qu’il n’y a pas un réel effort, une réflexion à ce stade pour imaginer la suite, là où nous devrions être et comment atteindre cet endroit, notre futur. Les gens sont obsédés par toutes les conneries qu’empilent Donald Trump mais ne proposent pas de solutions. C’est vraiment terrifiant. Ben: Le pire c’est que ce n’est pas vraiment lui le vrai et seul problème. C’est le pouvoir des structures et forces politiques qui l’entourent. Il est le leader de notre pays, mais il y a beaucoup de mauvaises personnes qui ont permis que cela puisse se produire. L’Amérique connait en ce moment un vrai bouleversement politique. Andrew: Les gens ont voté pour ses idées, et c’est une grossière erreur, mais les choses finiront sans doute par changer, de façon démocratique même ; il y a aura peut-être plus de femmes au gouvernement suite aux élections de mi-mandat cet automne par exemple. Ben: Pour revenir à ta question, je n’arrive pas à imaginer Donald Trump écouter de la musique. Il a d’ailleurs eu beaucoup de mal à trouver des musiciens qui acceptent de jouer pour lui lors de son intronisation. Si quelqu’un faisait une chanson à partir de ses citations, alors peut-être qu’il l’écouterait (rires).
MGMT existe depuis maintenant presque 15 ans. ‘Oracular Spectacular’ a fêté ses 10 ans en 2017. En parallèle de votre relation créative, comment se porte votre amitié ?
Ben: À chaque fois qu’il est question de business, il y a toujours des petits risques de frictions, on essaye donc de garder un maximum de distance avec ça, de se protéger le plus possible de tout types de décisions ou plans de carrière, et de se concentrer sur la musique et la partie créative, On est très égalitaire au sein du groupe par ailleurs. Andrew: Même quand Ben habitait encore à New York, on ne passait pas nécessairement tout notre temps ensemble. Maintenant que nous nous voyons moins, on accorde plus d’importance encore aux moments où l’on se retrouve. On est davantage conscients de leurs valeurs.
Si vous deviez boycotter quelque chose, ce serait quoi?
Andrew : Mmm… Subway !
Le métro ?
Andrew : Non non, les sandwitchs (rires). Ils ont vraiment une odeur distincte, tu vois ce que je veux dire ? Il faut faire le test en passant devant un Subway. Sinon, je boycotterai le plastique également. Ce serait bien d’inventer génétiquement une bactérie qui détruirait le plastique. J’ai lu quelque chose sur sujet récemment, Mais comment le contrôler, si elle s’échappe et se met à tout manger. Quels produits collatéraux fabriquerait-elle ? Ça serait bien que ce soit de l’oxygène ou de l’eau, là on tiendrait quelquechose.
Et toi Ben ?
Monsanto en premier lieu (entreprise américaine spécialisée dans les biotechnologies agricoles, ndlr). Dans un autre registre, c’est assez terrible, mais quand j’étais à Singapour – et j’habitais encore à New York à l’époque, le contraste était d’autant plus fort -, il n’y avait pas de chewing-gum dans les rues. Jeter son chewing-gum par terre est passible d’amende là-bas, les pénalités sont lourdes. C’était assez plaisant de se promener dans la rue et de voir à quel point les trottoirs étaient propres. Surtout en comparaison avec New York.
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