Ce songwriter franco-britannique à la beauté androgyne s’est fait connaître en balançant sur le web quelques somptueuses compositions. Depuis, la jeune garde du hip-hop anglais s’arrache ses productions planantes. En solo, Lauren Auder promène sa voix ténébreuse sur une ambiance vaste et pure. À mi-chemin entre le spleen d’un James Blake et les divagations d’un Scott Walker. S’il a grandi dans le sud de la France, c’est depuis Londres que le chanteur-compositeur de 19 ans, s’apprête à dévorer le monde. Rencontre avec un génie précoce de la musique. Avant qu’il ne mute en supernova.
Crédits
Photographie Wanda Martin
Stylisme Fabian Kis-Juhasz
Entretien Romain Burrel
Mise en beauté Sophia Gunev
Entretien paru dans Boycott Magazine n°6 (2018).
Tu as grandi à Albi, dans le sud de la France, mais aujourd’hui tu as choisi de vivre à Londres. Pourquoi?
Pour plusieurs raisons. La première, très personnelle, est que je suis né ici. Il y a une part de moi qui appartient à Londres. Puis j’avais aussi envie de vivre dans un endroit où musicalement les choses se passent, où je puisse prospérer. Londres est l’endroit rêvé pour ça.
Tu juges la scène musicale française moins stimulante?
Pas forcément. Même si je la trouve tout de même moins ouverte. Ça peut paraitre un peu prétentieux mais évoluer sur une scène anglophone m’offre de plus grandes opportunités. Ici, j’ai le monde à portée de main! Pourtant, je trouve la scène française géniale. Il s’y passe des choses très excitantes. J’ai des tas d’amis musiciens en France. Des gens comme Oklou, Kramp ou Jorrdee pour la scène rap… Ce sont tous des potes.
La presse te compare régulièrement à King Krule. Mais ton univers musical nous évoque plutôt ceux de Ryuichi Sakamotoou ou Scott Walker. Tu es familier de leurs travaux?
Ça me fait tellement plaisir que tu cites ces gens ! Une grande partie de mon univers vient d’artistes comme eux, David Bowie ou Brian Eno. Et Scott Walker, évidemment ! C’est une énorme influence pour moi. J’imagine que je dois remercier mes parents qui me l’ont fait découvrir. Ma mère était critique musicale au NME et mon père était journaliste à Kerrang !
Kerrang ! Le magazine de Metal? Avec tes cheveux longs tu dois être un champion de headbanging?
Je suis un vrai fan de métal. C’est ma culture. Ça m’inspire beaucoup. J’aime le coté mystique du black métal. Même si je ne pense pas que ça s’entende dans ma musique.
Pourtant tu t’es d’abord fait remarquer pour ton travail dans le hip-hop…
J’ai commencé par produire des instrus pour le rap, oui. Là où j’ai grandi, à Albi, les jeunes de ma génération n’écoutent que ça. Le hip-hop est clairement la culture dominante. Aujourd’hui, je définirais plutôt ma musique comme de la ‘pop expérimentale’ ou de la ‘pop baroque expérimentale’. Quand j’ai commencé à faire de la musique, j’avais une idée simple: je voulais faire des chansons ambient sur des rythmiques hip-hop. Au final, mon univers s’est beaucoup élargi mais je crois que je reste fidèle à cet ethos.
D’où te vient cette voix d’une gravité incroyable?
De la génétique je pense. (rires) Quand j’étais plus jeune j’avais une voix fluette. Je me souviens qu’ado, j’étais dans la chorale de mon collège. On chantait une chanson de Police, quand en plein récital, ma voix s’est mise à muer (rires). Elle me va bien. Tous les musiciens que j’aime ont des voix puissantes et profondes, comme Nick Cave ou Scott Walker, encore lui !
Tu as reçu une formation musicale classique?
Pas du tout. Je suis totalement autodidacte. J’ai un certain don pour la mélodie et je travaille avec mon pote Dviance, qui est un producteur incroyable. Entre mes idées mélodiques, ses talents de producteurs et d’arrangeur, c’est un bon ‘match’. L’idée de collaboration est fondamentale pour moi. J’ai besoin d’avoir une autre oreille, des idées à fusionner avec les miennes.
Ta musique est très cinématographique. Le cinéma est une source d’influence pour toi?
Enormément. ‘Satyricon’ de Fellini a été une grande source d’inspiration. J’adorerais composer pour le cinema. Je suis un fanatique de Wes Anderson. Mais Alexandre Desplat fait déjà un travail incroyable auprès de lui. D’ailleurs, il faut vraiment que je voie ‘L’Île aux chiens’. Mais des tas d’autres formes d’art m’inspirent. Comme les travaux de la plasticienne Tracey Emin. Le titre de mon nouvel EP ‘Who Carry’s You’ est inspiré d’une de ses oeuvres.
De quoi parle ta chanson ‘These Broken Limbs Again Into One Body’ ?
C’est une chanson très romantique sur le désir primitif de ne faire plus qu’un avec son amant. De se fondre totalement en lui ou en elle. C’est un thème très platonicien.
Tu es franco-britannique. Tu es en pleine dépression post-Brexit en ce moment?
Ah le Brexit… (il soupire) La vérité, c’est que personne n’a encore la moindre idée de comment ça va se passer. Quand les discussions autour du Brexit ont commencé, j’ai décidé de demander la double nationalité. Je viens de l’obtenir il y a deux semaines. Du coup, je suis un peu moins inquiet. Mais culturellement, ça me blesse. Je suis un fervent croyant dans l’idée européenne. Pas d’un point de vue politique mais culturel. C’est quelque chose qui me passionne. Je pensais qu’on était plus unis que ça. Politiquement, je n’ai pas assez de recul dessus. Je n’ai que 19 ans.
Tu as un physique androgyne, les cheveux longs, les ongles vernis en rouge. Est-ce que le regard des Anglais sur ton look est plus aimable que celui des français?
D’une certaine façon, je crois que les Anglais sont plus respectueux. Ou alors ils s’en foutent (rires). C’est vrai que je suis androgyne. J’en joue sans cynisme. Et m’appeler Lauren ajoute à la confusion. Mais ça me plait. J’aime le trouble que ça peut provoquer chez les autres. Ça fait partie de moi.
T’es musicien à temps plein. Tu ne regrettes pas d’avoir arrêter l’école aussi jeune?
Sûrement pas ! J’ai fait une Terminale L parce que c’était la seule chose que j’étais capable de faire. J’ai tout donné. Et mes parents me soutiennent et kiffent ma musique. Que demander de plus?
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