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Au sein d’une époque où les artistes déroulent des discours et des sourires polis, Archy Marshall surprend illico par son ton : d’abord réservé, presque sur la défensive, le crooner britannique s’ouvre peu à peu, balance deux-trois blagues et finit même par lâcher quelques confessions. On le sent sincère, investi dans chacune de ses réponses, soucieux de raconter en détails son dernier album : Space Heavy. En clair, celui que l’on connaît mieux sous son pseudonyme, King Krule, n’est pas là pour donner son avis sur tout le monde. C’est un artiste, présent depuis plus de dix ans, et tous les sujets abordés (la parentalité, la pression, l’argent) se doivent d’être reliés à sa musique, à ce rock meurtri, taillé pour les cœurs solitaires.
Si l'on résume brièvement, peut-on dire que Space Heavy a été enregistré dans une salle de bain ?
Oui, c'est un peu ça (rires)… J'ai enregistré cet album dans une pièce de la maison de ma mère. C'était une salle de bain, avec une baignoire en plein milieu, mais je l'ai presque entièrement transformé. J'avais besoin d'un endroit où composer tranquillement, d'un lieu qui ressemblerait à ce qui se passe dans mon cerveau. C'est sans doute ce qui explique tout ce désordre, tous ces équipements et ces instruments qui trainent ça et là, parfois sans raison. On pourrait croire que les conditions ne sont pas propices au travail ici, d'autant que j'ai fabriqué des tables à partir de vieilles portes et que je dois éteindre une énorme chaudière avant d'enregistrer, mais j'y ai mes repères. Peut-être que personne ne pourrait s'y sentir à l'aise ; n'empêche que moi, je m'y éclate.
Ce qui est marrant, c'est que tout ce désordre contraste avec Space Heavy, un album sans doute plus sage, plus réfléchi. Peut-être plus mature également.
Tu sais, j'ai eu une fille en 2019 et, même si c'est cliché de le dire, ça a probablement modifié ma façon de penser. Pour Space Heavy, j'ai donc voulu plus de précision, n'enregistrer que ce qui était nécessaire. Je ne suis pas repassé dessus, n'ai pas ajouté des tonnes d'arrangements. Je voulais que mes idées soient là, à l'état pur.
Des albums entendus ces dernières années t'ont-ils encouragé à adopter une telle démarche ?
Je ne sais pas si ces disques m'ont réellement influencé, mais c'est clair que j'ai beaucoup écouté Transa de Caetano Veloso et les bandes-originales composées par Jonny Greenwood. Pas mal de reggae également.
En tant que père, j'imagine que tu as dû également faire quelques concessions, écouter des choses moins avouables pour un artiste de rock indépendant…
Ma fille, qui a 4 ans, doit avoir bon goût parce qu'elle est littéralement obsédée par l'album de Solange, When I Get Home. Bon, elle écoute aussi en boucle « Baby Shark », mais c'est de bonne guerre.
Plus jeune, tu disais vouloir créer de l'art qui dure, pour la beauté du geste, sans te soucier de l'argent. C'est toujours le cas maintenant que tu as un enfant à nourrir ?
J'étais sans doute un poil arrogant… Je voulais répondre à toutes les questions que l'on me posait, montrer que j'étais intelligent et indépendant. Désormais, j'ai bien conscience de la nécessité de vendre ma musique pour pouvoir continuer à vivre. Ça ne veut pas dire que je cherche à me corrompre, juste que j'ai compris l'économie dans laquelle j'évolue. Et que je m'autorise désormais à faire des albums plus pop.
« Mon imagination, c’est la seule chose qui me permet de m’échapper. »
Tu as l’impression que Space Heavy est un album pop ?
Disons que j'avais conscience qu'il ne s'agirait pas d'une mixtape, qu'il fallait que je balance des choses très personnelles, qui puissent avoir une certaine cohérence. « Flimsier » et « Flimsy », selon moi, illustrent bien cette idée, dans le sens où ces deux titres partagent les mêmes accords et la même mélodie, précisément celle que l'on peut également entendre sur « Our Vacuum ». Par la suite, j'ai volontairement dispersé ces trois chansons, de façon à ce que cela crée des chapitres, à inviter celui ou celle qui m'écoute à revenir vers une mélodie spécifique. Et puis, côté pop, il y a tout de même le single « Seaforth ».
Au-delà de la mélodie, très efficace, qu’est-ce qui rend « Seaforth » si important pour toi ?
C'est à la fois inspiré par un souvenir, l'émotion personnelle qui en découle, et par la crainte du monde dans lequel nous vivons, de la peur de voir ma fille grandir dans un tel environnement. C'est aussi, pour moi, un appel à la liberté, à l'évasion. Quand je chante « Up here I'm freer than the birds », par exemple, je ne fais pas allusion au ciel ; je parle de l'esprit. Mon imagination, c’est la seule chose qui me permet de m'échapper.
Tu n’as que 29 ans, mais Space Heavy arrive plus de dix ans après le début de ta carrière. Aujourd’hui, tu arrives encore à écouter tes premiers albums ?
Jamais ! Ils sont trop complaisants pour que j’en sois vraiment fier. J’étais jeune, j’avais un ego impossible à contenir, je clamais vouloir faire de l’art qui ne pourrait pas se vendre sans réellement savoir ce que je racontais. Surtout, mes textes étaient très énervés, ce qui explique aussi pourquoi j’ai tant de mal à y revenir aujourd’hui… Cela dit, je ne renie rien : je termine encore nombre de mes concerts par « Out Getting Ribs », qui figure sur mon premier album. C’est juste que j’ai du mal à comprendre pourquoi j’ai reçu tant de louanges pour ces morceaux.
Tu n'arrives pas à être satisfait de toi-même, de tes morceaux ?
C’est juste que j’ai l'impression de m’investir tellement dans chaque morceau aujourd’hui que j'ai sans doute un peu plus de mal à comprendre comment je faisais pour composer des titres aussi rapidement. Sur The Ooz ou 6 Feet Beneath The Moon, par exemple, je pouvais passer deux heures à faire tourner en boucle un synthé pour finalement ne conserver que dix secondes de tout ce foutoir. Désormais, je suis nettement plus strict, plus rigide. À chaque fois que j'attrape un instrument, c'est que j'ai une intention, une idée assez claire en tête. Ce qui explique probablement pourquoi j'ai mis deux ans à enregistrer Space Heavy.
Ce jusqu’au-boutisme créatif est intéressant quand on sait à quel point tu aimes parfois perdre le contrôle…
C'est vrai que j'aime les moments où l'on n'est plus responsable de rien, où tout nous échappe. Un soir, par exemple, le train vers Londres s'est arrêté suite à une coupure d'électricité. Pendant près de deux heures, je ne pouvais rien faire, rien changer, mais j'ai aimé cette sensation d'être dans le noir, de n'avoir aucune pression sur les épaules.
Tu as l’impression que l’on attend trop les uns des autres, quitte à ce que cela puisse être plombant ?
C’est une grande question… Tout ce que je peux dire, c’est que, par chance, je trouve beaucoup de force dans le désespoir. J’ai l’impression que c’est quelque chose qui doit exister, un sentiment auquel je dois me confronter.
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