Crédits
Interview Maxime Delcourt
Photography Marcin Kempski — Maanifest Agency
Styling Simon Pylyser
Hair stylist Tomoko Ohama — Wise & Talented
Make-up Dariia Day
Creative & casting director Nataniel N.M.Robert
Set designer Michał Zomer — Daughter of Lama
Postproduction Paweł Milewski — I Like Photo
Co-production I Like Photo
1st photographer’s assistant Théophile Parat
2nd photographer’s assistant Léna Mezlef
Studio Le Petit Oiseau Va Sortir
À la manière de ses artistes favoris (The Weeknd, Björk, FKA Twigs), Eugénie, 27 ans, parvient à poser un regard sur l’époque dans des chansons ouvertement intimes, musicalement riches et pourtant tubesques, pop et vaguement perturbantes. Ce qui se joue avec Moment In Time , c’est aussi l’affirmation d’une artiste aux idées claires, jamais aussi créative que dans la débrouille et désormais prête à imposer ses talents de compositrice.
Entretien paru dans Boycott Magazine n°11 (2022).
À quel moment as-tu compris que tu aimais chanter, interpréter ou simplement être sur scène ?
C’était lors d’un cours de chant, à 13 ans. Je chantais “Killing Me Softly” des Fugees, j’étais entourée de plusieurs musiciens, je n’étais pas forcément à l’aise, mais j’ai senti que j’étais à ma place. J’avais l’impression d’être à la fois vulnérable et puissante. J’adore ce feeling, que je continue de ressentir aujourd’hui lorsque je suis sur scène.
Trouves-tu autant de plaisir dans l’écriture que dans l’interprétation ?
Pour moi, ce sont vraiment deux passions différentes, deux formes d’expression à part entière qui ont fini par se lier. Avec le temps, l’écriture est devenue une nécessité, presque un exercice thérapeutique. J’ai aussi commencé à apprécier d’interpréter mes propres textes, je sens que l’émotion est encore plus forte. D’ailleurs, j’ai remarqué que mes chansons étaient de plus en plus pensées en fonction de leur déclinaison en live. Je ne veux pas que ce soit simplement une chanson que l’on ajoute dans une playlist, ni même une mélodie que j’ai envie de chanter : je veux que ce soit un titre que j’ai envie d’entendre. Je sais que la nuance est très fine, mais c’est là que se trouve tout l’enjeu pour moi.
Écrire ses propres textes, c’est aussi s’exposer davantage, subir nettement plus de pression. Tu ne trouves pas ?
Quand j’entends des gens me juger sur la qualité ou la profondeur de mes textes, j’ai comme l’impression que l’on juge une partie de moi. Ça rend vulnérable, c’est rapidement blessant… Reste que j’ai fini par me détacher de ces avis, j’ai accepté l’idée que tout le monde ne pourrait pas m’aimer, ni être touché par ma musique.
Tu es pourtant très présente sur les réseaux sociaux, ce qui est quand même le terrain de jeu préféré des haters…
C’est clair qu’il n’y a rien de pire que de recevoir de la rage à propos d’une chanson à travers laquelle tu as simplement souhaité transmettre une émotion. Mais l’expérience aide à rendre moins problématique ce genre de commentaires. Et puis il faut aussi se poser les bonnes questions : est-ce que j’ai réellement besoin d’être aussi vulnérable pour être une artiste ? Est-ce que j’ai besoin de l’être à ce point pour être totalement comprise ? Est-ce qu’on n’est pas plus détachée lorsqu’on se contente de chanter les mots d’un autre ? Je n’ai pas encore la réponse, mais j’avance, j’affirme mon style, je me fais confiance. Et ça se ressent : parfois, lorsque je lis les commentaires, je découvre le message d’une personne qui me remercie d’avoir fait telle ou telle chanson et je me dis que ça valait le coup de s’exposer autant.
Est-ce à dire que le processus d’écriture est long et difficile chez toi ?
Je vais te donner un exemple : “Silence”, c’est une chanson que j’ai écrite en 2017 et qui n’est sortie que l’année dernière… Qu’on le veuille ou non, ça prend du temps de délivrer certains messages, de parvenir à formuler certaines émotions, mais aussi d’assumer tout ce que l’on dit. Personnellement, je sais que je ne suis pas encore capable de donner vie à tous mes textes. Il faut parfois attendre que les plaies soient refermées. C’est pour ça qu’il est difficile pour moi de publier des morceaux rapidement.
On sent malgré tout que tu as envie d’aller vers des chansons plus légères, moins introspectives.
C’est vrai que j’ai composé pas mal de chansons un peu lourdes à porter. Ce n’était pas voulu, c’était juste lié à une période difficile, à des sentiments qu’il fallait que j’expulse. À présent, j’ai envie d’aller vers des énergies positives, à l’image de “4D”, qui n’est pas du tout lié à un trauma. J’y parle simplement de flirt virtuel, de désir et de sexualité, le tout sur une production dynamique. Selon moi, c’est important de penser également à ce type de mélodies, ne serait-ce que pour la scène. Je n’ai pas envie de proposer un concert larmoyant, je veux que ma musique puisse favoriser l’évasion et permettre au public de ressortir de la salle dans un bon mood.
“4D” est effectivement très riche sur le plan musical. Tu te verrais proposer un jour un morceau dépourvu de paroles ?
Autant, j’adore me laisser porter par la mélodie au moment de penser à mon texte, autant je ne me vois pas proposer une chanson instrumentale. Déjà, il faudrait que je m’améliore en tant que musicienne pour ça… Après, il n’y a pas besoin d’avoir un thème fort à chaque fois : souvent, des chansons avec très peu de texte parviennent à emporter, et c’est très bien comme ça.
« C’était lors d’un cours de chant, à 13 ans. »
Beaucoup ont appris à te connaître grâce à tes reprises. Qu’est-ce qui te plaît tant dans cet exercice ?
C’est une forme de jeu, j’aime l’idée de me réapproprier des chansons et de pouvoir les emmener ailleurs. Après, je ne vais pas mentir : les salles de concert ayant été fermées un moment à cause du Covid, les reprises étaient aussi pour moi un moyen d’aller chercher de la visibilité, de conserver un lien avec ceux et celles qui m’écoutent, de proposer du contenu. C’est tout bêtement une manière de continuer à exister.
Parmi tes dernières covers, il y a eu “Démons” d’Angèle, “La quête” d’Orelsan ou “L’enfer” de Stromae ? Certaines ont-elles été plus faciles que d’autres à revisiter ?
Pour le coup, celles-ci ont été plutôt fluides. Le seul défi, finalement, c’était de les reprendre en anglais. Je trouvais qu’elles pouvaient raconter autre chose dans cette langue, que ça pouvait faire naître d’autres émotions. En revanche, dans le cadre d’un partenariat avec une marque, j’ai pu me frotter à un morceau de Sly & The Family Stone. Je ne connaissais pas vraiment le groupe, la chanson est très technique, mais j’y suis allée franchement, prête à relever le challenge. Finalement, j’ai l’impression que c’est ma meilleure reprise. Celle qui m’a permis de progresser, celle qui m’a fait découvrir un monde musical que je ne connaissais pas ou peu.
En plus de reprendre des tubes populaires, je sais que tu es une grande fan de The Weeknd. Être une icône de la pop music, c’est quelque chose qui te fait fantasmer ?
Je ne peux pas prétendre à devenir une artiste de la stature de The Weeknd, je n’ai pas du tout cette prétention, mais l’ambition est bien évidemment de partager ma musique sur scène avec un maximum de personnes. Bien sûr, les concerts devant 30 000 spectateurs sont rarement les meilleures performances, les conditions sont difficiles, ça manque d’intimité, etc. Reste que ça signifie que le projet a bien grandi et que l’on a désormais des moyens conséquents pour s’amuser avec les images, les visuels, la vidéo, tous ces domaines qui coûtent extrêmement cher. Être pop, après tout, c’est la combinaison d’une musique, d’une image et d’une audience importante.
Musicalement, il faut aussi trouver des mélodies qui puissent parler au plus grand nombre…
Oui, c’est un vrai défi. Mais je t’avoue que je ne préfère pas y penser au moment de l’écriture. Ce serait le meilleur moyen d’aller vers des phrases ou des thèmes génériques.
As-tu parfois l’impression d’être limitée par le manque de budget ?
Plus tu as de moyens, plus tu peux t’éclater, t’accorder de liberté et réaliser de belles et grandes choses, c’est une certitude. Mais j’ai tendance à penser que ce n’est pas toujours une question financière. À mon stade, c’est même plutôt sain de ne pas avoir trop d’argent pour réaliser mes projets. Ça m’oblige à aller vers des idées plus ingénieuses, de chercher l’originalité. C’est une contrainte, c’est sûr, mais elle encourage la créativité.
Tu fais de toute façon partie d’une génération qui a érigé la débrouille en art à part entière…
Il y a effectivement un côté home-made qui caractérise plutôt bien ma génération. J’ai même l’impression qu’un artiste est aujourd’hui plus crédible quand il n’a pas de moyen, quand il évolue en indépendant et fait tout par lui-même. D’ailleurs, j’ai la sensation que ce ne sont pas mes contenus les plus léchés qui plaisent le plus. On est dans une période où on met en avant des choses plus simples, avec des valeurs humaines, à hauteur d’hommes.
Ton dernier EP, Moment In Time, a été pensé ainsi ?
Il a surtout été pensé librement. J’avais envie de tordre les lignes, ne pas m’obliger à chercher une cohérence entre les titres. Je voulais simplement m’amuser et mettre les chansons qui me font vibrer le plus. À présent, à voir si je me sens prête pour un album.
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