Crédits
Interview Sophie Rosemont
Photography Marcin Kempski — Maanifest Agency
Styling Simon Pylyser
Hair stylist Tomoko Ohama — Wise & Talented
Make-up Dariia Day
Creative & casting director Nataniel N.M.Robert
Set designer Michał Zomer — Daughter of Lama
Postproduction Paweł Milewski — I Like Photo
Co-production I Like Photo
1st photographer’s assistant Théophile Parat
2nd photographer’s assistant Léna Mezlef
Studio Le Petit Oiseau Va Sortir
Un éclat de rire franc, une volubilité spontanée, un enthousiasme à parler tant de ses projets que de ceux des autres… Si les artistes plastiques ont souvent, et injustement, la réputation d’être mesurés voire austères, Johanna Tordjman en est le parfait contre-exemple. Juste avant qu’elle ne parte à Los Angeles travailler sur un nouveau projet qui, une fois encore, va laisser place à l’altérité, on converse longuement autour de son rapport à la peinture, à la vidéo, à ce(ux) qu’elle aime.
Entretien paru dans Boycott Magazine n°11 (2022).
Quel est ton rapport à la couleur, très présente dans ton corpus ?
Aujourd’hui, j’ai l’impression qu’elle s’adapte à mon cadrage, à la lumière et l’atmosphère. En ce moment, je travaille moins le vif et le pastel… Notamment dans ma dernière série, Hôtel Kennedy, qui parle de l’immeuble de ma mamie. Elle vivait dans un logement social mais on y recevait tellement d’amour que l’on sen sentait comme au Ritz, derrière ses façades de béton… Il s’agissait de parler d’intérieur, tous les plans sont très serrés et les couleurs sont donc moins solaires que mes œuvres précédentes. Cette série traite du lien à la famille, de cœur comme de sang. Des personnes s’enlacent : voilà des images perdues ces deux dernières années. Il s’agissait de célébrer ceux qui sont là pour nous… Et c’est la première fois que je peignais à l’huile !
Pourquoi ce changement ?
L’huile m’a toujours à la fois effrayée et attirée. Après 25h01, l’œuvre qui m’a révélée au grand public, j’ai pris le temps d’apprendre cette nouvelle technique. Cela permet de repartir à zéro, de se mettre en danger, d’aller au-delà des limites qu’on avait pu s’imposer avant. Et puis, c’est voluptueux, l’huile… Les coups de pinceaux, les fondus ne sont pas les mêmes qu’avec l’acrylique, le temps de séchage est plus long, la lumière cruciale…
Dans 25h01, tes sujets montraient et racontaient l’objet qu’ils avaient emporté en s’exilant loin de chez eux. C’est l’œuvre qui a tout changé, finalement ?
Oui, je suis devenue une autre femme. J’ai grandi. J’ai appris à me mieux me connaître et, surtout à assumer mon héritage algérien et surtout tunisien – le pays de mon père, que je ne connaissais guère. Le bagage de nos ancêtres nous influence énormément.
Ton sujet principal, c’est l’Autre ?
Exactement. J’aime regarder le monde avec les yeux des autres. Et avec de la tendresse. Si on ne peut pas tout le temps se mettre à la place de son voisin, l’empathie est cruciale. Il faut écouter l’autre pour éviter les a prioris, les jugements de valeurs portés sur des ethnies, des classes sociales… Dans 25h01, je me souviens encore de Mamady Traoré et de son maillot de foot. Il n’avait jamais raconté son histoire parce qu’on ne lui avait jamais demandé, tout simplement. Il faut poser des questions !
Récemment, tu as aussi réalisé des courts-métrages pour l’Opéra de Paris…
Les équipes de l’Opéra avaient beaucoup aimé 25h01 et m’ont contacté pour ce projet qui visait à mettre en valeur les corps au sein de l’Opéra. Il s’agissait de filmer la rencontre entre deux personnalités, l’une faisant partie de l’institution, et l’autre non. J’ai tourné avec Isabelle Huppert, Clarisse Agbégnénou, Kiddy Smile… Pour une première expérience de réalisatrice, c’était assez fou !
Comment passe-ton de la mise en scène d’une image fixe à l’animé ?
Ce qui compte le plus pour moi, c’est de raconter une histoire, quel que soit le support. En tant que peintre, je travaille seule mais quand on réalise un film, on est en équipe. La synergie qui se dégage est extrêmement motivante. On travaille en amont avec les acteurs, on imagine ses mouvements…
Cependant, tes tableaux témoignent toujours d’une grande vivacité, on sent les sujets prêts à sortir du cadre !
Plus on fixe un point, plus il a l’air de bouger, et il en va de même avec des êtres humains. Les regarder fait travailler l’imaginaire ! Quand on les filme, on parvient très vite à l’émotion, grâce à des apports comme la musique. De quoi compléter les frustrations que je peux avoir devant une toile… Pourtant, si elle m’ouvre un nouveau champ des possibles, jamais la réalisation ne remplacera la peinture.
« Pendant quelque temps, j’avais quelques complexes, je pensais ne pas être assez calée en histoire de l’art… avant de comprendre que c’est avec l’émotion que j’aborde l’art. »
La danse est-elle un art qui t’inspire, d’autant plus après ce travail avec l’Opéra ?
Oui, par ses costumes, ses décors, ses récits qui prennent forme en mouvements. La même histoire peut être racontée avec tant de mediums différents ! Tout est une question de choix, et c’est passionnant, pour un artiste.
Justement, quel choix t’a fait devenir artiste ?
Au lycée, j’étais une bonne élève. On me poussait à faire des prépas mais ce n’était pas du tout ce que j’avais envie de faire. J’ai choisi de m’inscrire à une prépa d’art. Pour beaucoup de gens, c’était du gâchis de renoncer à un avenir plus stable… Plus tard, j’ai décidé d’emprunter à la banque pour exposer aux États-Unis, seulement six mois après avoir commencé à peindre. C’était périlleux ! Mais j’ai toujours eu confiance en moi, ou, plus précisément, en ma capacité à rebondir. Je n’ai pas peur de l’échec car il me donne envie de persévérer. C’est un moteur.
Quelle a été la première œuvre dont tu as été fière ?
Mon premier tableau, tout simplement : Le Deni. Jusque-là, en tant que graphiste, je savais faire des croquis, je pouvais dessiner parce que ça faisait du bien, mais je n’avais pas la volonté de transmettre quelque chose. Je me suis surprise de cette capacité que je ne soupçonnais pas auparavant.
Même si tu as été très tôt sensibilisée à l’art, grâce à ta mère…
Ma mère m’a fait découvrir des artistes d’horizons très différents. Elle nous emmenait, avec ma sœur, faire plein d’expositions. La première qui m’ait marqué étant consacrée au pop art au Centre Pompidou. Il y avait beaucoup d’objets des années 60, et ma mère expliquait lesquels elle avait connu. La découverte de l’art a toujours été fun, à l’image de la curiosité de ma mère. Pendant quelque temps, j’avais quelques complexes, je pensais ne pas être assez calée en histoire de l’art… avant de comprendre que c’est avec l’émotion que j’aborde l’art.
Ton lien à ta sœur et à ta mère est très précieux…
Toujours. Ma mère nous a élevées seule, et n’a pas eu de choix que de nous inculquer cette nécessité d’être indépendante et d’avoir une situation stable pour subvenir à nos besoins. Elle m’a toujours soutenue car elle sait que j’ai la tête sur les épaules, mais sa crainte, c’était de ne pas pouvoir me soutenir financièrement…
Quelle œuvre t’a le plus émue à ce jour ?
C’était lors d’une rétrospective de Picasso au Musée d’Orsay, où j’ai découvert sa période bleue. Au milieu d’une salle immense, une toile m’a appelée, je ne voyais plus qu’elle : un corps de femme, sur un fond bleu. Quelle force d’expressivité ! Guernicam’a quant à elle permis de réaliser que la narration picturale était possible. Depuis l’arrivée de la photographie, la peinture est devenue un vrai medium d’expression, au-delà de l’intention de documenter son époque. J’adore également le travail de Georges Condo, contrasté et douloureux.
Chez toi aussi, peindre peut-il être douloureux ?
Pendant que je travaillais sur Hôtel Kennedy, un de mes proches amis s’est suicidé. J’ai décidé alors de davantage explorer la vulnérabilité, le droit de pouvoir parler. Dans les quartiers, la thérapie n’existe pas. On fait tous semblant d’aller tout le temps très bien. Quand mon ami est mort, je n’ai jamais autant pleuré en peignant cette toile où l’on voit des mains qui enlacent le vide… J’ai été libérée de quelque chose, même si la peine reste. Généralement, je travaille souvent dans la joie, le rire, la résilience, en dépit des traumas. Je ne suis pas une artiste torturée !
Pour toi, en quoi la peinture est magique ?
L’âme dicte le mouvement. Toute œuvre est singulière, par essence. Il y a un véritable aspect thérapeutique car il n’y a aucune règle, à part celle d’être soi-même… quitte à comprendre son propre propos a posteriori.
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