Crédits
Interview Bruno Deruisseau
Photography Marcin Kempski — Maanifest Agency
Styling Simon Pylyser
Hair stylist Tomoko Ohama — Wise & Talented
Make-up Angloma
Creative & casting director Nataniel N.M.Robert
Set designer Michał Zomer — Daughter of Lama
Postproduction Paweł Milewski — I Like Photo
Co-production I Like Photo
1st photographer’s assistant Théophile Parat
2nd photographer’s assistant Léna Mezlef
Studio Le Petit Oiseau Va Sortir
Si son talent nous a sauté aux yeux en le découvrant sur petit écran dans les séries Narvalo, Oussekine , Une si longue nuit et Messiah, Sayyid El Alami a fait ses premières armes au cinéma chez Bertrand Bonello, dans son film Zombi Child . Une constante se détache de la frémissante carrière du jeune homme de vingt-quatre ans : rendre compte des inégalités sous toutes leurs formes. Cette portée politique est particulièrement saillante dans Oussekine , puisque la série de Disney+ fait écho aux violences policières contemporaines en racontant l’histoire vraie d’un jeune français d’origine algérienne qui s’est fait battre à mort par la police en 1986. Un engagement politique que Sayyid entend bien poursuivre à travers un désir d’implication dans l’humanitaire et à terme une velléité pour l’écriture et la réalisation de ses propres projets.
Entretien paru dans Boycott Magazine n°11 (2022).
Tu as travaillé avec deux plateformes (Disney+ et Netflix), deux chaînes de télévision (TF1 et Canal+) et un film pour le cinéma à tes débuts (Zombi Child de Bertrand Bonello). Quelles différences ressens-tu au niveau du tournage?
La seule différence entre la série, qu’elle soit destinée à une plateforme ou à la télévision, et le film, c’est le temps accordé pour tourner. La véritable variable pour moi c’est plutôt la passion du réalisateur et s’il s’agit d’une commande ou d’un projet personnel. Par exemple sur Oussekine, c’est Antoine Chevrollier qui est à l’origine du projet, du scénario et qui réalise tous les épisodes. Pour moi l’art cinématographique se joue dans le degré d’implication de l’auteur dans toutes les étapes de la création et qu’importe le support de diffusion.
Ce qui lie tes rôles dans Messiah, Oussekineet Zomi Child, c’est une manière de se préoccuper du sort des opprimés et des injustices. Ça te tient à cœur?
C’est un hasard parce que je ne suis pas à un stade de ma carrière où je peux choisir mes projets en fonction de mes partis pris politiques. Je veux avant tout gagner en expérience et apprendre aux contacts de cinéastes de talent. Mais peut-être que les cinéastes ont projeté sur moi cette portée sociale. Ça me touche vraiment, à un niveau personnel. Après j’ai aussi envie de rire et de participer à des projets qui n’ont pas forcément de portée politique. Si je regarde dans les films qui m’ont marqué, il y a par exemple Mektoub, my love : canto uno et Call me by your name, deux films qui ne sont à première vue pas politique, mais qui sont par contre très fort d’un point de vue de mise en scène et de restitution des émotions humaines.
Dans l’idée que tu te fais de ton métier, tu te dis que tu as une forme de responsabilité politique?
Je n’aime pas la distinction qu’on fait entre acteurs engagés ou pas. Qu’on soit cinéaste, comédien ou journaliste, on est avant tout citoyen, et donc chargé d’une responsabilité politique. J’y pense quand je joue, mais aussi quand je fais mes courses par exemple. Le problème c’est que des gens prétendent qu’il est possible de s’extraire du politique, par peur de se mouiller, par désintérêt ou pour éviter de déplaire à certains. J’ai envie de m’engager auprès des celles et ceux qui subissent des injustices, que ce soit les femmes, les LGBT, les arabes, les noirs, les réfugiés… Pour moi, l’apolitisme n’existe pas.
Ta présence est centrale dans Oussekine mais c’est plutôt en tant que fantôme, puisque le point de départ de la série est la disparition de ton personnage. C’était particulier ?
Oui, il m’arrivait de venir sur le plateau alors que je n’avais pas forcément de scènes à tourner. J’ai très tôt compris que le prisme de la série et sa chronologie allaient étaler ma présence sous la forme de flashback sporadique. Mais ce n’était pas frustrant, parce que je suis incroyablement fier de mon travail et reconnaissant du rôle qu’on m’a donné. J’aurais évidemment aimé avoir plus de jours de tournage mais la série est mieux comme ça.
« La seule différence entre la série, qu’elle soit destinée à une plateforme ou à la télévision, et le film, c’est le temps accordé pour tourner. »
J’ai vu sur ton compte Instagram que tu as une passion pour Matthew McConaughey. Pourtant ton jeu est très différent du sien. Il est souvent à la limite du cabotinage tandis que tu as une façon de jouer tout en nuances, plutôt minimaliste.
Je lisais encore son livre la nuit dernière. C’est un exemple. On ne m’attend pas sur ce type de jeu pour l’instant mais je rêverais de pouvoir le faire un jour. Ce qui me passionne chez lui c’est sa trajectoire, plus que celle de Brad Pitt, Will Smith ou Leonardo DiCaprio. Il me fascine dans Mud, Interstellar et True Detective.
Il y a un autre acteur sur ton compte Instagram, c’est Gaspard Ulliel. Et pour le coup, je trouve que vous partagez, non seulement une beauté angélique, mais surtout une intériorité dont le magnétisme se manifeste à travers une économie de mots et de gestes et aussi une profonde douceur.
J’ai été très peiné par sa disparition. Je me suis beaucoup retrouvé en lui. Juste la fin du monde a été une claque. Je l’ai vu trois fois la semaine de sa sortie. L’intensité de son jeu passe par le regard, son sourire aussi. Son personnage dans le film de Dolan m’a marqué. Son rapport au monde, sa différence, la tempête qui se déroule dans son crâne et aussi le sentiment d’être un transfuge de classe. Je viens d’une famille très pauvre en termes financiers, mais mes parents accordent une très grande importance au savoir.
Quelle place le cinéma avait-il dans ton enfance et ton adolescence ?
J’ai grandi à Toulouse et je suis arrivé à Paris pour le cinéma à dix-sept ans, après le bac. Enfant, j’ai d’abord été passionné par le foot. Puis à dix ans, je suis tombé sur des vidéos de making-of et la passion pour le cinéma a chassé celle du foot, à la grande joie de mes parents qui auraient vu d’un mauvais œil que je veuille faire carrière dans le foot. On avait très peu d’argent mais par contre il y avait une grande exigence intellectuelle et culturelle dans ma famille. Ils ont bien reçu le fait que je veuille faire du cinéma. Ils ont simplement exigé que je passe d’abord mon bac.
Comment était ta vie quand tu es arrivé à Paris à dix-sept ans?
Je ne connaissais personne du milieu du cinéma et je venais d’un milieu social pauvre, donc il n’y avait que ma foi, mon envie et mon abnégation qui pouvaient me permettre de réussir. Il y a eu plusieurs années de galère avant que je décroche mes premiers rôles. C’était une époque de survie. Mais au bout de trois-quatre ans, le fait de décrocher un rôle dans Messiah m’a donné un peu d’espoir. Le problème c’est qu’il y a eu le covid juste après. Pendant ces années dures, j’allais au cinéma presque chaque jour. Et je regardais aussi les films sélectionnés à Cannes lors des précédentes éditions et je ne ratais rien des Oscars ou des Emmy Awards.
Quel rapport entretiens- tu à ton physique ?
On m’a souvent renvoyé l’image d’une personne très lisse ou alors mignonne. Ça a pu me bloquer à certains moments. Je ne corresponds peut-être pas à l’image du cliché et encore tenace de l’arabe à cheveux frisé et à peau très mat. Mais je préfère me battre pour démonter ce cliché à travers mes rôles plutôt qu’à travers mon discours.
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