Crédits
Interview Maxime Delcourt
Photography Marcin Kempski — Maanifest Agency
Styling Simon Pylyser
Hair stylist Tomoko Ohama — Wise & Talented
Make-up Dariia Day
Creative & casting director Nataniel N.M.Robert
Set designer Michał Zomer — Daughter of Lama
Postproduction Paweł Milewski — I Like Photo
Co-production I Like Photo
1st photographer’s assistant Théophile Parat
2nd photographer’s assistant Léna Mezlef
Studio Le Petit Oiseau Va Sortir
Habituée à composer seule dans sa chambre, Vendredi Sur Mer s’est pour la première fois immergée dans l’obscurité d’un studio, entourée d’une flopée de producteurs et musiciens, tous à l’origine de l’actuelle vitalité de la scène francophone : Myd, Saint DX, Canblaster, Duñe ou encore Sam Tiba (Club Cheval, Isha, 13 Block), son véritable compagnon de route. À ses côtés, Vendredi Sur Mer a ainsi pu formuler un deuxième album, Métamorphose , centré autour de la réinvention de soi, du machisme ordinaire, des relations amicales et de ses désirs.
Entretien paru dans Boycott Magazine n°11 (2022).
Ton deuxième album se nomme Métamorphose. Comment expliques- tu ce besoin de te réinventer ?
Après la tournée de Premiers émois, j’avais envie d’aller vers une musique plus transpirante, quelque chose de plus brut. J’avais envie de réaliser un nouvel album auprès d’un mec issu de la techno. C’est là qu’est intervenue la rencontre avec Sam Tiba, qui m’a tout de suite encouragé à aller vers une direction différente de celle que j’avais pu proposer par le passé. À chaque morceau, j’avais envie d’aller au bout du processus, d’épuiser chaque idée. D’où la présence d’une chanson comme “S’il est” : c’est un piano-voix, un exercice que je n’avais jamais osé faire, où, pour la première fois, j’interprète dans le dénuement le plus total un texte très triste.
Qu’est-ce qui fait que tu n’aies pas réussi à aller sur ce terrain-là à l’époque de Premiers émois ?
C’est sans doute que j’étais encore un peu insouciante. Je n’arrivais pas à me considérer pleinement comme une chanteuse, j’avais le syndrome de l’imposteuse, donc je parlais ou murmurais. J’étais beaucoup plus timide, je découvrais ce milieu et n’avais peut-être pas le courage de me mouiller, de prendre des risques. Avec le temps, j’ai toutefois fini par composer davantage, par assumer ma voix. J’ai même pris des cours de chant histoire de faire bien les choses. Aussi, je sentais que mon entourage me faisait davantage confiance. Certains, à l’image de Sam Tiba et Myd, m’ont clairement donné les armes pour être fière de chaque idée. Ce sont les piliers de l’album.
À propos de Sam Tiba, comment avez-vous travaillé sur ce nouvel album tous les deux ?
Le plus drôle, c’est qu’on est comme cul et chemise aujourd’hui alors que l’on ne se connaissait pas au moment de bosser sur Métamorphose. D’ailleurs, il ne comprenait pas pourquoi j’étais venue le chercher, d’autant que ce que je voulais était encore assez flou au tout début. Mais j’avais envie de lui faire confiance, ne serait-ce que parce qu’il a une palette de sons tellement vaste : il vient de l’électro, il est très investi dans le rap, a collaboré avec des chanteurs, etc. Surtout, j’ai compris que c’était un producteur très curieux, qui sait s’immiscer dans tes idées tout en proposant les siennes.
La connexion a tout de suite été évidente ou il y a eu une période de tâtonnements ?
Le premier jour, je l’appréhendais un peu. J’avais toujours bossé dans ma chambre, et là, je me retrouvais en studio avec un mec que je ne connaissais pas pour chanter davantage et sortir de ma zone de confort. C’était beaucoup de stress, mais la première session a tout débloqué. Sam avait ramené Canblaster, son acolyte au sein de Club Cheval, et on a produit “Comment tu vas finir” dans la journée. C’est une chanson assez sexuelle, avec des influences héritées de la house. Je me suis dit que si j’arrivais à finaliser un tel titre dès le premier jour, alors je pouvais clairement me lâcher pour la suite.
Il y a des collaborations producteurchanteuse qui ont pu te fasciner ?
Je dirais Noga Erez, une artiste israélienne dont le mari est aussi le producteur. Ils ont une belle relation, on sent que ça fonctionne et ça donne une belle dynamique à leurs lives. Avec Sam, on se complète très bien également : il a beau me donner des devoirs à faire à la maison, je ne fais que m’éclater à ses côtés. Quand je vais en studio, c’est comme si j’allais en colonie de vacances. Je sais que je vais faire de la musique et m’amuser toute la journée : quel plaisir !
J’imagine qu’il y a quand même eu beaucoup de remises en cause, de démos ou de sessions non abouties avant d’arriver au résultat souhaité, non ?
Honnêtement, on n’a jeté aucune chanson. C’est assez rare que chaque idée aboutisse, mais tous les morceaux composés faisaient sens avec l’album. Après, bien sûr que l’on a testé beaucoup de trucs, que l’on a mis de côté certaines pistes. Par exemple, j’adore le hang, c’est un instrument qui me fascine et avec lequel on a tenté de créer quelques morceaux. Ça n’a pas abouti, mais on sait que ça pourra servir à l’avenir.
« Après la tournée de Premiers émois, j’avais envie d’aller vers une musique plus transpirante, quelque chose de plus brut. »
Tu faisais allusion à “S’il est”. Comment est né ce fameux piano-voix ?
C’était au tout début du processus. J’écoutais beaucoup Lorde, une artiste que j’adore, notamment le titre “Liability”, une des plus belles chansons écrites récemment. Je voulais un titre du même acabit, j’avais besoin de dire des choses pas très drôles, d’assumer ma fragilité. J’en suis très fière, même si j’appréhende un peu les moments où je vais l’interpréter sur scène… Déjà que je chouine à longueur de journées, je me demande bien comment je vais vivre intimement une telle chanson.
Tu as l’impression d’être davantage capable d’assumer ta vulnérabilité ?
Je l’assumais déjà sur Premiers émois, notamment à travers des morceaux comme “J’aimerais” ou “Toi moi pas nous”, mais c’était fait différemment. Depuis 2019, ma manière d’écrire a beaucoup changé, je rentre peut-être plus facilement dans l’intime. Cela dit, je ne cherche pas à forcer ce type de confessions, je sais aussi que certaines chansons provoquent parfois de l’émotion sans forcément le vouloir : “Mortel” de Fishbach, par exemple, est devenue tout autre chose suite aux attentats du Bataclan. Sur “S’il est”, j’avais malgré tout envie de provoquer ces sentiments. Je voulais composer une pure ballade, provoquer les larmes de ceux et celles qui m’écoutent.
Les premiers mots de l’album sont : “Mon esprit trop noir / Tu sais, me fais perdre espoir”. Tu avais vraiment envie de faire pleurer tout le monde…
C’est clair que l’on n’est pas dans un album festif (rires). Il faut quand même préciser qu’il a été composé entre octobre 2020 et mars 2021, au sein d’une période où ce n’était pas la folie non plus… Dans la rue, chez les gens, on ne ressentait pas une joie intense. Moi-même, j’étais dans une période compliquée. Reste que l’album peut être très sombre. Début mars, une semaine avant sa sortie, je me le suis réécouté. C’était l’arrivée des beaux jours et je me disais que c’était une bonne nouvelle qu’il sorte maintenant : personne n’aurait eu envie d’écouter un tel disque en plein été (rires).
Métamorphose n’est pas pour autant un album plombant. On sent même un certain attrait pour les contrastes, avec notamment des mélodies électroniques, presque dansantes, pour contrebalancer la noirceur du propos.
Pour tout dire, je ne réfléchis pas pour savoir si la mélodie est joyeuse ou non. Je fonctionne aux sensations, selon ce que me procure la production. Ainsi, je peux écrire des choses tristes sur des mélodies joyeuses, et inversement.
Au sein du paysage musical, il y a des artistes adeptes de la métamorphose qui te passionnent ?
FKA Twigs et Rosalía sont clairement inspirantes sur ce plan. Ce sont des artistes qui arrivent à créer un fil rouge entre leurs albums, à garder leur ADN tout en faisant évoluer leur musique, leurs textes et leurs visuels. Elles ont réussi à définir un univers tellement libre qu’elles peuvent à présent aller dans n’importe quelle direction. C’est un choix de carrière très intelligent, et probablement le meilleur moyen de ne jamais s’ennuyer, de rester ouvert à d’autres musiques.
De ton côté, tu as souhaité conclure l’album par ces mots : “Je suis prête à imaginer l’après”. Exception faite d’un troisième album, à quoi pourrait ressembler ton avenir ?
On me demande souvent d’écrire pour d’autres artistes, et ça se concrétise parfois. Ce n’est pas un exercice facile : il faut se mettre dans la peau d’un autre, s’adapter à son chant, ne pas mettre trop de sa personnalité, etc. C’est un sacré défi, compliqué mais excitant. Pour le reste, je dois avouer que j’aimerais bien refaire du théâtre, une discipline que j’ai pu pratiquer pendant neuf ans à la MJC à côté de chez moi. Aujourd’hui encore, je prends plaisir à incarner des personnages dans mes clips, ce qui n’était pas du tout le cas avant. Pour tout dire, je sens que j’adorerais être humoriste. Je ne le ferai pas, bien sûr, mais j’ai vu dernièrement une VHS où je suis enfant et je me demande sincèrement comment ma mère a pu faire preuve d’autant de patience… J’inventais déjà des personnages, je faisais la clown, etc. J’ai l’impression d’être toujours un peu comme ça aujourd’hui, même si ça ne se reflète pas dans mes chansons. En musique, je cherche à faire pleurer : c’est un drôle de contraste, non ?
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