Crédits
Interview Maxime Delcourt
Photography Marcin Kempski — Maanifest Agency
Styling Simon Pylyser
Hair stylist Tomoko Ohama — Wise & Talented
Make-up Dariia Day
Creative & casting director Nataniel N.M.Robert
Set designer Michał Zomer — Daughter of Lama
Postproduction Paweł Milewski — I Like Photo
Co-production I Like Photo
1st photographer’s assistant Théophile Parat
2nd photographer’s assistant Léna Mezlef
Studio Le Petit Oiseau Va Sortir
Depuis son studio à Aubervilliers, le Français a choisi de faire de ses peintures un jeu de piste où les styles (figuration, abstraction), les influences (le mouvement Cobra) et les animaux fantastiques se croisent en toute harmonie. À 35 ans, Julian Farade a donc réussi à définir ce que d’autres artistes mettent des décennies à trouver : un style, riche en symboles, nourri de multiples sous-textes et pourtant extrêmement joueur. Rencontre.
Entretien paru dans Boycott Magazine n°11 (2022).
À quel âge as-tu commencé à dessiner ?
Comme tous les enfants, je dessinais beaucoup lorsque j’étais en maternelle. Cela dit, mes dessins étaient tellement névrosés que l’école en avait fait une exposition. De mon côté, j’ai continué de gribouiller jusqu'à dix ans, avant de reprendre plus sérieusement vers 16 ans.
Te rappelles-tu de la sensation ressentie face à ton premier tableau ? C’était galvanisant ?
Oh non, c’était plus triste que ça. Étant donné que je m’immerge complètement dans la création, les dernières touches d’un tableau symbolisent la fin d’une aventure, ce qui a tendance à m’attrister. Aujourd’hui encore, je finis systématiquement dans le même état émotionnel. Je déteste devoir dire adieu à une idée, à une émotion ou à un moment de ma vie. Et pourtant, je suis totalement accro à cette sensation. C’est comme une drogue, très saine, dans le sens où ça reste une création qui me permet d’extérioriser des émotions contradictoires et névrotiques.
Tu avais 31 ans à cette époque. À quel moment as-tu compris que tu pouvais devenir un artiste à part entière ?
Quand j’ai eu un atelier, une adresse qui n'était pas la même que celle de ma maison. C’était il y a quatre ans, la même année que ce fameux premier tableau. Depuis, j’ai le sentiment d’aller au travail et de pouvoir prendre ma revanche sur toutes ces années de frustration aux cours desquelles je voyais mes amis être diplômés en école d’art. Moi, à l’inverse, j’ai longtemps considéré le mot “artiste” comme étrange, ça me paraissait inaccessible. J’ai donc été vendeur chez APC ou serveur avant de me convaincre que je pouvais moi aussi tenter ma chance.
Penses-tu que Paris soit la ville idéale pour un jeune artiste ?
Avant de me réinstaller ici, j’ai vécu deux ans à New York avec mon mari. Peindre dans une telle ville, c’était un peu le rêve, même si la réalité est finalement très compliquée. À Paris aussi, on ne va pas se mentir, mais j’aime l’idée d’être un peintre français vivant dans la capitale. C’est une ville vieille et lente, où je peux prendre mon temps tout en ayant accès à une vraie proposition culturelle.
Justement, cette richesse ne peut- elle pas constituer un frein dans le développement d’artistes émergents ?
Tu sais, j’adore la compétition ! Plus il y a de gens autour de moi, plus je suis heureux. Et puis ça me permet de me confronter à d’autres, d’aller voir un tas d’expositions, même si j’aime aussi être seul avec moimême, dans mon studio, à l’abri de tout ce qui se crée à l’extérieur afin de ne pas être tenté de reproduire la même chose.
C’est ainsi que tu vois ton studio, comme un refuge te préservant des tendances actuelles ?
Oui, c’est une jolie petite maison à soi, un espace très agréable qui permet de se concentrer sur ses envies, de montrer des travaux de façon plus intime quand il y a des visites, mais aussi de comprendre plus facilement les correspondances entre mes différents travaux. Tout est là, devant moi en permanence.
« Comme tous les enfants, je dessinais beaucoup lorsque j’étais en maternelle. »
À quoi ressemble ton processus créatif une fois en studio ?
Déjà, il faut savoir que j’ai déménagé il y a peu à Aubervilliers, dans un espace partagé avec d’autres artistes. C’est une ancienne usine de parfum de 160m2 assez brute, haut de plafond, avec du béton partout, de la poussière au sol et des murs décrépis. J’aime l’idée de ne pas travailler au sein d’un white cube, j’ai l’impression que ça favorise la création. Quant à mon processus, il est très simple : mon médium principal étant le dessin, je passe beaucoup de temps à faire des croquis, avant de passer à la peinture et à la broderie, qui correspondent à différentes étapes de ma création. C’est beaucoup d'entraînements, de préparation et de carnets, mais tout va très vite au moment de peindre. En une journée, je peux avoir fini un tableau. Cela dit, j’évite d’en faire plus de trois par semaine. Pour ne pas me répéter, mais aussi pour ne pas devenir fou : mon travail est quand très porté sur l’affect, c’est une communication directe avec mes sentiments, je ne peux pas m’y confronter en permanence.
En quoi cette spontanéité dans le geste artistique est si importante pour toi ?
Selon moi, c’est une façon d’accéder à la liberté et de se défaire des chaînes que l’on se met encore trop souvent. Aller vite, c’est oublier, c’est ne pas penser et plonger dans des états libérateurs. Je ne dis pas que je rentre en transe au moment de créer, mais je plonge dans des émotions primaires. D’où tous ces mouvements et ces tourbillons : ils sont précisément là pour casser les lignes. Aussi, j’ai la sensation que la spontanéité me permet de communiquer directement avec mes différentes influences.
Tes œuvres sont peuplées d'animaux fantastiques, comme s’il s’agissait pour toi de questionner notre monde en faisant un pas de côté. C’est le cas ?
C’est effectivement pour dire qu’on est à la fois l’agresseur et l’agressé, la victime et le bourreau. Les oiseaux, les alligators, les serpents : ce sont des versions métamorphosées de nous-mêmes, ils servent à projeter dans mes dessins un regard sur l’humain et nos comportements. Avec, toujours, cette envie de ne pas tomber dans un propos manichéen en mettant les gentils d’un côté, et les méchants de l’autre. Pour moi, tout est lié, chacun doit lutter avec ses plus mauvais instincts.
Est-ce que, au fond, tu n’es pas simplement fasciné par les contrastes, les propos nuancés et les propositions qui refusent d’être trop nettes, à l‘image de ce mélange constant entre figuration et abstraction ?
Je refuse la netteté, le précis, je trouve ça mensonger… En revanche, j’adore la contradiction, je l’accepte volontiers, d’où cette fascination pour les entre-deux, ces allers-retours entre figuration et abstraction. Tout simplement parce que c’est finalement la même chose. Selon moi, une œuvre abstraite contient quelque chose de très précis : lorsqu’on voit un noir, on sait où on est, quiconque peut s’y projeter, ça met tout le monde sur un même pied d’égalité. À l’inverse, le figuratif peut être très flou : on a beau voir le paysage, le visage et un corps allongé sur un lit, on ne sait pas nécessairement ce que l’on veut nous dire. L’émotion est plus floue.
Les monstres, c’est une façon pour toi de montrer le côté sombre des hommes ?
Il y a aussi un peu d’humour dans mes œuvres, avec notamment ces monstres légèrement handicapés, moches ou pas vraiment méchants. Cela dit, j’aime surtout jouer sur les symboles : l’oiseau représente l’âme et la liberté, tandis que le crocodile est lié à la vie et à la mort chez les égyptiens. Pour moi, tous ces animaux me permettent de me jouer des légendes et de notre inconscient collectif, tout en essayant de chambouler ce que l’on pense savoir de ces différentes symboliques. Par exemple, que peut bien incarner cet oiseau s’il est peint en noir ou si ce crocodile est jaune ? Que deviennent la liberté et la mort dans ce cas-là ? C’est ça qui m’intéresse : le nombre de lectures différentes permises par la simple présence d’animaux.
J’imagine que toutes ces symboliques naissent d’un grand nombre de lectures ?
Oui, je me nourris énormément de livres sur la philosophie grecque ou égyptienne, de contes africains ou de bouquins sur le moyen-âge. Finalement, je suis nettement plus redevable à tous ces ouvrages, ou même à des podcasts comme celui de Michel Pastoureau, un spécialiste du moyenâge, qu’à d’autres formes d’art visuel.
Est-ce à dire que tu te sens peu de liens avec les artistes de ta génération ?
Je partage un atelier avec d’autres artistes, donc je suis forcément connecté avec ce qu’il se crée actuellement. Cela dit, c’est vrai que je me sens un peu seul dans ma démarche. Ce qui n’est pas un problème : j’aime l’idée d’être à côté, de me battre hors de l’arène et de pouvoir aller là où bon me semble. En ce moment, par exemple, j’essaye d’apprendre à manier l’eau pour tendre vers les aquarelles. C’est très difficile, je n’y arrive pas encore, mais j’apprends. Surtout, je me sens très libre.
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