Crédits
Interview Maxime Delcourt
Photography Marcin Kempski — Maanifest Agency
Styling Simon Pylyser
Hair stylist Tomoko Ohama — Wise & Talented
Make-up Dariia Day
Creative & casting director Nataniel N.M.Robert
Set designer Michał Zomer — Daughter of Lama
Postproduction Paweł Milewski — I Like Photo
Co-production I Like Photo
1st photographer’s assistant Théophile Parat
2nd photographer’s assistant Léna Mezlef
Studio Le Petit Oiseau Va Sortir
Il n’a fallu qu’un EP à Camille Jansen, Louise, pour incarner un possible avenir à la pop d’ici : celle qui se chante sans accent, selon une grammaire qui doit autant à la mélancolie qu’au romantisme d’une jeune artiste, 22 ans, toute entière dédiée à sa musique. En attendant la sortie de son premier album, la Française revient sur son parcours, sur ses fantasmes californiens et sur sa volonté de ne pas être une artiste virale. Qu’on se le dise : Camille Jansen est là pour durer.
Entretien paru dans Boycott Magazine n°11 (2022).
On se confronte à quelles difficultés quand on est une jeune artiste, en développement, pour produire son premier EP comme on l’entend ?
L’avantage de Louise, c’est que je l’ai entièrement bossé avec mon pote Sacha Rudy. Je tenais à le sortir en totale indépendance, ne serait-ce que pour tout contrôler, apprendre les rouages de l’industrie, etc. En revanche, là, j’ai créé un groupe autour de moi dans l’idée de réaliser mon premier album, et c’est un vrai défi d’apprendre à gérer le caractère de tout le monde, à être patiente et à accepter que tout ne fonctionnera pas comme je peux l’imaginer. Côté musique, tout va pour le mieux : ce sont tous des potes, on s’entend super bien, mais il y a toujours des imprévus, des changements de plan, cette pression qu’il faut savoir canaliser.
Cette envie de tout contrôler, tu ne trouves pas que c’est un point commun avec les autres artistes de ta génération ?
Aujourd’hui, on a tous accès aux informations auxquelles les artistes ne pouvaient pas accéder auparavant, on a les plateformes de streaming, des tas de structures, c’est nettement plus facile d’évoluer sans faire appel à de grandes maisons de disques. Personnellement, je sais aussi que ma musique est trop personnelle pour que quelqu’un vienne y mettre son sel. Quand j’ai publié mon premier titre, à 16 ans, celui-ci a fait plus de trois millions de vues (“I Wrote My First Song And This Is It”). J’ai forcément été sollicitée par des labels qui m’ont survendu des projets ou qui ont souhaité me faire coller à une image. J’ai préféré ne pas y répondre, justement parce que j’ai envie de me définir pleinement, de tout contrôler. C’est beaucoup de boulot, certes, mais c’est plus épanouissant.
Ton père était lui-même musicien. Tu penses lui devoir ton amour pour la musique ?
Mon père chantait dans un groupe à l’université, mon frère avait une guitare et ma mère m’a rapidement encouragé à prendre des cours de chant. Mais aucun membre de ma famille n’avait un pied dans l’industrie musicale. Ce n’est qu’une fois le lycée terminé que j’ai commencé à prendre la musique au sérieux. Je me suis exilée à Los Angeles où j’étais entourée de gens dont les parents étaient musiciens ou bossaient dans le milieu artistique.
À quel moment as-tu compris que tu pourrais en faire ta vie ?
Il faut savoir que je chante depuis que j’ai 6 ans. À l’époque, je prenais des bouts de tissu, je me faisais des robes et je donnais des concerts seule dans ma chambre. Chanteuse, c’est ce que j’ai toujours voulu être. À 11 ans, je me rappelle que j’avais le seum en voyant une de mes cousines chanter hyper bien tout en jouant du clavier. Pendant ce temps-là, mon frère me disait d’arrêter de chanter lorsqu’on était en voiture… C’est là que ma mère m’a proposé de me payer des cours de chant, puis de participer à des soirées talents. J’étais très jeune, toute timide et c’était terrifiant. Reste que ça m’a aidé à m’assumer : à 16 ans, comme je le disais, j’ai donc publié mon premier morceau, j’ai commencé à faire du mannequinat, mis de l’argent de côté pour me payer mes séances de studio et ça a fini par donner Louise : un EP qui m’a donné énormément confiance.
Pendant l’enregistrement de Louise, tu vivais à Los Angeles. Qu’est-ce qui t’a incité à aller vivre là-bas ?
J’ai toujours eu ce rêve : être chanteuse et vivre en Californie. J’avais la détermination d’avoir un visa, de connaître le lifestyle californien et de passer mes journées au soleil. L’hiver, je trouve ça trop déprimant… Aussi, je savais que tout se passait là-bas, aussi bien dans la musique et le cinéma que dans l’art. J’avais noué quelques liens avec des amis en ligne qui vivaient ou partaient vivre là-bas. Tous sont des créatifs, tous avaient l’ambition de vivre pleinement Los Angeles, comme des locaux et non comme des touristes. L’idée me plaisait, je trouvais ça plus inspirant que de vivre dans mon appartement en dehors de Paris.
Sur certains de tes morceaux, notamment “Uniforms” en duo avec Sacha Rudy, on retrouve d’ailleurs ce mythe californien, ces romances sous le soleil, ce côté rétro….
Cette chanson est clairement inspirée par un duo comme Lee Hazlewood et Nancy Sinatra. J’adore ce mood, que j’essaye d’ailleurs de développer sur mon premier album. Ça colle parfaitement avec ces visions que je garde de Los Angeles, comme lorsque Sacha et moi finalisions l’enregistrement de mon EP dans une maisonnette sur les hauteurs de la ville, avec le coucher de soleil à l’horizon. C’était très chill, mais c’était surtout des conditions incroyables et très inspirantes.
« C’est beaucoup moins poétique que ce que l’on pourrait penser. “Je ne fais que rêver” est née lorsque j’étais à Los Angeles, un soir où j’avais fumé beaucoup de weed. »
Entre tes paroles en anglais et le titre de ton EP, Louise, nommé en référence à ton deuxième prénom, j’ai l’impression que tu fais tout pour ne pas trop te dévoiler. C’est le cas ?
Il faut savoir que tout ce que j’écris reflète un moment de ma vie. “Louise”, ça m’est venu suite à une relation avec un mec, je voulais qu’il y ait une différence entre Camille et Louise : je me suis alors créé un monde imaginaire et ça a fini par donner cette chanson. C’est donc moins de la pudeur qu’une volonté de coller à mes sentiments. Quant à l’utilisation de l’anglais, c’est juste que j’ai toujours écrit ainsi. Pour tout te dire, la seule raison qui m’a poussé à écrire un titre en français, c’est le manque d’inspiration. J’avais l’impression d’avoir tout dit en anglais, d’avoir utilisé tous les mots. J’ai donc switché vers le français et “Je ne fais que rêver” est naturellement venu. Un peu comme s’il s’agissait d’un nouveau lexique, ou d’une nouvelle forme d’écriture pour moi.
À ce propos, quelle était l’idée derrière cette chanson ?
C’est beaucoup moins poétique que ce que l’on pourrait penser. “Je ne fais que rêver” est née lorsque j’étais à Los Angeles, un soir où j’avais fumé beaucoup de weed. Je regardais mon mur depuis quelques heures, je planais complètement et je me suis dit que c’était marrant la façon dont les journées passent sans que l’on s’en rende compte lorsqu’on a fumé. Comme je venais d’acheter ma première guitare, je m’y suis essayée et tout est venu assez naturellement. Étant donné que je ne foutais rien, j’ai écrit sur le fait de ne rien faire et ça a donné cette chanson.
Est-ce que tu sens qu’il y a quelque chose d’anachronique dans ta musique ? Ne serait-ce que dans la façon dont elle est produite, avec de vrais musiciens, dans un studio, sans informatique.
Je ne sais pas quelle musique je ferai dans dix ans, mais j’aime l’idée de tout faire en live, avec beaucoup d’instruments. Chacun son délire, bien sûr, mais je trouve que ça manque beaucoup de ça en ce moment. D’autant que les gens apprécient nettement plus la présence d’un groupe une fois en concert : c’est tout de suite plus captivant et prenant qu’un artiste seul avec son micro pendant que les mélodies défilent en arrière-plan via un ordinateur. Pour moi aussi, c’est plus excitant. Mon album, on le travaille d’ailleurs dans les conditions du live : les guitares, la batterie et la basse sont enregistrées en même temps, dans la même salle, ce qui donne tout de suite une autre énergie que si chaque instrument était enregistré dans une pièce différente. Là, on se perd dans nos sessions, on joue, on se défoule, on s’amuse. L’album, c’est un travail d’équipe, et je trouve ça bien de faire en sorte que ça s’entende.
Ce qu’on entend, c’est aussi de la mélancolie et un certain romantisme. Tu penses que ce sont deux sentiments qui vont bien ensemble ?
C’est surtout que j’écris souvent sur des mecs ou des histoires de cœur. Malgré tout, j’essaye de dire les choses telles qu’elles sont, sans paraître trop fleur bleue ou niaise. Dans “What Have We Done”, par exemple, il y a beaucoup de légèreté. J’ai envie que les gens puissent danser ou se sentir bien en l’écoutant.
Tu as l’impression d’avoir parfois été mal comprise ?
Pas forcément, mais j’ai quand même cessé d’être mannequin pour me consacrer entièrement à la musique et éviter de passer pour une influenceuse qui s’amuse à faire des chansons. Forcément, c’est un peu plus galère financièrement, sachant que le mannequinat me permettait d’assurer mon train de vie, mais c’est un temps nécessaire pour peaufiner ma musique et, à terme, être davantage bookée en tant que chanteuse que comme mannequin.
D’un point de vue général, à quoi ressemble aujourd’hui ta vie à Paris ?
Disons que je vagabonde depuis que je suis revenue de Londres, où j’étais partie plusieurs semaines afin de travailler sur mon album. Parfois, je suis chez ma mère, où je suis au calme, dans ma bulle. D’autres fois, je squatte chez des potes, en prenant le temps de vivre et de préparer tranquillement ce disque. L’erreur serait de vouloir aller trop vite, de rechercher la viralité. Je n’ai que 22 ans, il n’y a pas urgence : l’idée, c’est de construire une carrière, pas d’être dès à présent la prochaine Madonna.
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