Crédits
Interview Bruno Deruisseau
Photography Sasha Munaev
Styling Guillaume Boulez
Grooming Aurélia Liansberg — Wise & Talented
En deux films, Le Lycéen de Christophe Honoré et Le Règne animal de Thomas Cailley, actuellement en salle, Paul Kircher a posé les jalons d’une carrière qui s’annonce passionnante. À 21 ans, ce fils du couple de comédiens Irène Jacob et Jérôme Kircher et frère aîné de Samuel Kircher, à l’affiche de L’Eté dernier de Catherine Breillat, bouleverse les codes du jeune premier en affichant une forme de détachement avec le milieu du cinéma. Épris d’évasion, curieux d’étudier la géographie et l’anthropologie, il impressionne par un mélange d’ingénuité et d’assurance, de grâce et de gaucherie, de flegme et d’intrépidité. Alors qu’il tourne en ce moment le prochain film des frères Boukherma (Teddy, L’année du requin), rencontre avec un jeune homme sensible.
Tu as grandi dans une famille d’artistes. En quoi est-ce que cet environnement a conditionné ton désir d’être acteur ?
Enfant, je regardais beaucoup de films avec mes parents, notamment tous les Charlie Chaplin et les Louis de Funès. Mais à l’époque, je ne me disais pas du tout que je voulais être comédien. Par contre faire le pitre et me donner en spectacle comme eux, a toujours été assez naturel chez moi. Mon premier contact avec l’art est plutôt passé par la musique. Au collège puis au lycée, je faisais partie d’un groupe de rock avec mon frère. Et puis il s’est sans doute produit une sorte de mimétisme inconscient avec le métier de mes parents. Bébé, je dormais dans les coulisses des théâtres où ils jouaient, ça a peut être infusé en moi. Et je me souviens aussi qu’à l’école, les gens qui me rencontraient disaient, sans rien savoir de moi, “toi dans dix ans, je vais te voir à la télé”.
Comment es-tu arrivé sur ton premier film, T’as pécho ?
J’habitais chez un ami dont le père travaillait dans le milieu du cinéma et il m’a proposé de passer une audition pour une comédie. Trois mois plus tard, j’ai été rappelé. Donc c’est arrivé un peu par hasard. J’ai tourné ce film durant l’été qui suivait le bac. Je n’aurais jamais fait la démarche de m’inscrire dans une école de théâtre par exemple, ça me faisait peur. Je me suis plutôt inscrit en double licence de géographie et économie à l’université, la façon dont on habite le territoire me passionne. Ce n’est qu’une fois que T’as pécho est sorti que j’ai vraiment commencé à prendre ça plus au sérieux et à faire la démarche de passer des castings. En troisième année de licence, je faisais un Erasmus à Trieste en Italie, mais j’ai interrompu l’année pour enchaîner Le Lycéen et Le Règne animal. Ça a été un tournant.
Dans ton jeu, il y a un mélange de douceur et de sauvagerie. C’est quelque chose dont tu as conscience ?
Oui, mais je sais aussi qu’on attend de moi que j’incarne aussi autre chose. J’ai jusque-là joué à l’instinct. Je doute beaucoup et j’ai besoin d’emmagasiner de l’expérience. Et puis j’apprends aussi mon métier en dehors des plateaux de tournage : les festivals, la promotion et les interviews. J’ai eu de la chance d’être sur deux films géniaux que j’ai un peu vécu comme des bulles. Christophe Honoré et Thomas Cailley sont des metteurs en scène extraordinaires, même humainement. Ils avaient une nécessité absolue à faire leur film. J’ai peur de ne pas retrouver cette intensité et cette urgence par la suite.
« J’ai peur de trop me prendre au sérieux si je ne prends jamais un peu de recul sur ce que je fais. »
Nous nous étions rencontrés au moment de la sortie du Lycéen et je me souviens que, dès le lendemain, tu partais faire du wwoofing dans un élevage perdu au fin fond de l’Islande. C’est important pour toi de vivre des choses en dehors du cinéma ?
Oui, j’avais envie de partir. Je suis allé deux mois chez des gens que je ne connaissais pas, au nord de l’Islande, dans une vallée perdue entre l’océan et les montagnes. Je passais mes journées à m’occuper des moutons et des chevaux. J’avais ma petite maison rien qu’à moi. Le climat était très hostile, avec beaucoup de neige. Les gens chez qui je logeais ne parlaient presque pas anglais, alors la communication était très limitée. Je me suis senti quand même assez seul jusqu’à ce que mon frère me rejoigne pour qu’on passe nos anniversaires, Noël et nouvel an ensemble. Ce qui est sûr c’est que j’ai du mal à enchaîner les projets sans une respiration. J’ai peur de trop me prendre au sérieux si je ne prends jamais un peu de recul sur ce que je fais. Et puis j’ai d’autres centres d’intérêt. Là je me suis par exemple inscrit en licence d’anthropologie.


Tu te sens très proche de ton petit frère Samuel ?
Oui, grave ! On a toujours vécu ensemble, on dort souvent tous les deux et on a fait de la musique ensemble. Même si on a trois ans d’écart on a aussi beaucoup d’amis en commun. Samuel a une poésie folle, il dessine beaucoup, il fait encore beaucoup de musique, il est plus expressif que moi. C’est pour ça que j’étais content quand il a fait le film de Catherine Breillat. Je suis très heureux de pouvoir partager ça avec lui.
Je le réalise en te parlant que toi et ton frère me faites penser à un autre duo de frères de cinéma, les frères Phoenix. Et tu as d’ailleurs tout d’un personnage issu du cinéma de Gus Van Sant, qui les a filmés tous les deux : un côté grunge, l’attrait pour la solitude, la sensibilité à fleur de peau, l’incarnation d’une forme de masculinité non-hégémonique et surtout des questionnements existentiels. Quel est ton rapport à ce cinéma ?
C’est vrai, je me suis beaucoup reconnu quand j’ai vu Elephant, Paranoid Park, Gerry ou Last Days. Ces films mettent en scène des personnages adolescents ou jeunes qui pensent beaucoup, qui sont seuls et qui aiment se perdre, sans paniquer. Dans Gerry par exemple, la perdition est vue comme un état tranquille, presque doux. Pareil dans Last Days, cette déambulation dans la forêt est en même temps édénique et inquiétante. Quand Michael Pitt se baigne dans la rivière, il prend une dimension sauvage, presque animale. Ils ont cet attrait pour l’évasion et un rapport ambivalent à leur place dans la société. Ce sont aussi des personnages plein de questionnements, mais qui acceptent aussi de ne pas avoir de réponse. Je peux aisément m’identifier à eux.
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