Crédits
Interview Maxime Delcourt
Photography Marcin Kempski — Maanifest Agency
Styling Simon Pylyser
Hair stylist Tomoko Ohama — Wise & Talented
Make-up Dariia Day
Creative & casting director Nataniel N.M.Robert
Set designer Michał Zomer — Daughter of Lama
Postproduction Paweł Milewski — I Like Photo
Co-production I Like Photo
1st photographer’s assistant Théophile Parat
2nd photographer’s assistant Léna Mezlef
Studio Le Petit Oiseau Va Sortir
Il est toujours difficile de s’imaginer les doutes qui traversent l’esprit d’un artiste au moment de transformer l’essai d’un premier album couronné de succès. Trois ans après Cure, Eddy De Pretto a toutefois relevé le défi avec À tous les bâtards, un deuxième long-format riche en confessions, toujours très intime, puissant et animé par diverses réflexions artistiques. “Comment se renouveler et ne pas se contenter de répondre à des attentes ?”, se demande le chanteur parisien. C’est là tout l’enjeu de cette discussion.
Entretien paru dans Boycott Magazine n°11 (2022).
À tous les bâtards est sorti il y a un peu plus d’un an. Comment juges-tu sa réception ?
J’essaye de ne pas me fier à la façon dont mes projets sont reçus. Un disque, c’est un rendez-vous avec le public, la presse, les gens des maisons de disques, etc. Hélas, il a fallu composer ici avec de nombreux reports, ce qui a rendu la promotion plus compliquée. Cela dit, je suis hyper fier d’avoir pu porter cet album jusqu’ici : avec mon équipe, on est passé par tellement de doutes et de mauvaises surprises qu’on apprécie simplement tout cet amour que l’on reçoit en concert. Ça vient récompenser notre persévérance et ce travail en gestation depuis 2019.
Les textes occupent une place centrale au sein de ta musique. Est-ce que tu cherches la belle phrase poétique ou tu te fies plus volontiers à la sonorité d’un mot ?
C’est plutôt la beauté de la phrase qui prime. J’ai envie de savoir comment elle peut toucher ou résonner chez les gens. Il y a parfois des phrases qui touchent au cœur directement, mais c’est souvent plus tortueux de les trouver. C’est pourquoi je suis un adepte de l’écriture automatique, tout simplement parce qu’une belle phrase peut parfois émerger après avoir écrit des dizaines de trucs merdiques.
Selon toi, qu’est-ce qu’une belle phrase ?
C’est avant tout une sensation personnelle… Disons que c’est celle qui te fait réagir illico. Récemment, par exemple, j’ai joué une nouvelle chanson au Zénith, avec notamment ce passage où je dis : “Ça sent le vide dans la maison”. Elle est toute simple, mais j’ai senti qu’elle était comprise par le public. Il faut dire aussi qu’une belle phrase en musique n’est pas la même qu’une belle phrase littéraire. Là, il y a tout un contexte à prendre en compte : la mélodie, l’interprétation, le moment où elle intervient. Il faut réunir tous ces éléments pour qu’une phrase puisse poignarder l’auditeur en plein cœur.
Dans “Bateaux-mouches”, tu reviens sur tes débuts en tant que chanteur pour touristes sur la Seine. Ce genre d’expériences, ça aide à relativiser quand le doute survient ?
Bien sûr : se souvenir de ces moments, c’est se rappeler qu’il y a des choses plus fortes que de sortir ou non un album. Et ce, même si je suis accro au studio. Après Cure, je n’avais même qu’une hâte : enregistrer de nouveaux morceaux et voir s’ils pourraient remplacer dans le cœur des gens “Fête de trop” ou “Kid”, dont le succès m’a un peu dépassé.
Selon toi, qu’est-ce qui explique que, du jour au lendemain, de tels morceaux aient pu rencontrer un public aussi large ?
Il y a sans doute le côté assez brut du propos, ainsi que la singularité de mon profil. Je pense qu’il y avait une place à prendre au sein de la chanson française, que les gens attendaient quelqu’un qui puisse raconter autre chose que des histoires d’amour avec une guitare au coin du feu. Bien sûr, il y a toujours eu des homosexuels dans la chanson, mais ils ne racontaient pas leur histoire, leurs textes étaient plus génériques. C’est là l’importance de ma génération avec des artistes comme Angèle, Christine ou Lomepal, qui repensent les codes, reprennent des éléments du passé et les remettent à jour selon leurs profils. J’ai la même ambition, et je pense que le public a dû le ressentir.
En parlant du public, quel est ton rapport aux commentaires et aux réseaux sociaux ? La pochette d’À tous les bâtardsétant un fan art, j’imagine que tu portes attention à ce qui se dit sur toi, non ?
Je vois les commentaires, je parle beaucoup avec eux, j’aime lire leurs messages. Surtout, j’aime cette proximité que les réseaux permettent. De là à dire que je prends en considération ce qui peut être dit autour de ma musique ? Je ne sais pas. Tellement de choses peuvent venir nourrir la création… Ce qui est sûr, c’est que les commentaires peuvent parfois influencer une démarche, pousser à une réflexion.
L’amour des fans, les attentes de l’industrie, cette omniprésence que l’on demande aux artistes, tout cela est parfois pesant ?
Étant obsessionnel, je me laisse évidemment bouffer par ça…. D’ailleurs, j’en parle souvent dans mes albums. Le problème, c’est que plus tu as d’attention, plus tu en veux. C’est une vraie addiction. Je suis même persuadé que nous, artistes, vivons pour expérimenter ces sentiments. On aime qu’il y ait toujours plus de gens dans nos salles, toujours plus de gens qui commentent nos vidéos ou écoutent ce que l’on a à dire. On joue sur une corde hyper sensible, et ce n’est pas évident à appréhender. Personnellement, je suis toujours là à me demander si les gens seront là pour m’écouter, s’ils vont aimer, s’ils vont revenir me voir.
« J’ai eu une éducation très stricte, où tout était très codifié, mais j’avais accès à une forme de liberté lorsque j’allais chez ma tante, c’était la garantie de goûter à l’exubérance, à la folie. »
Dans “Tout vivre”, tu abordes toutes ces questions…
Oui, je me demande pourquoi et pour qui j’écris : est-ce que je ne suis pas tombé dans une routine ? Est-ce que ça me satisfait réellement ou est-ce que je cherche juste à répondre à des attentes ? C’est une réflexion sans fin.
Se réinventer musicalement n’est jamais un exercice facile, surtout quand on incarne comme toi un style très précis. Ça te fait peur ?
C’était tout l’enjeu de mon deuxième album. Est-ce que je me répète ou est-ce que je raconte une nouvelle vie, que tout le monde s’imagine faite de champagne, de jacuzzi et de limousines ? Finalement, j’ai préféré ne pas raconter ce qui a changé pour revenir sur ma vie passée, un peu comme un prequel qui expliquerait comment je suis arrivé à composer mon premier album. Quant à l’aspect musical, j’ai eu la chance d’avoir plus de moyens, de bénéficier de l’apport de musiciens et d’ingénieurs du son que j’apprécie, là où Cure avait été composé seul et sur un ordi.
Aujourd’hui, tu remplis des salles, tu fais parfois la Une de magazines, tu es invité sur les plateaux télé. As-tu encore l’impression d’être un freak ?
Au sein des radios de masse, on continue de dire que ma musique est “spé”… À croire que l’on répète inlassablement les mêmes codes depuis la cour de récré : à l’époque, on disait que j’étais bizarre ; aujourd’hui, on prétend que je ne suis pas en phase avec les codes. Est-ce que c’est un problème ? Je ne sais pas. Reste que lorsque tu travailles avec des équipes qui ont les médias de masse en ligne de mire, c’est frustrant. D’autant que les Zéniths sont remplis, ce qui signifie qu’entre 6000 et 7000 personnes se déplacent pour me voir dans chaque ville.
Quels “freaks” ont pu t’aider à t’assumer étant plus jeune ?
À l’adolescence, c’était compliqué. J’aimais bien Zac Efron et tous ces beaux-gosses en couverture de Têtu, mais ça a engendré chez moi une énorme frustration. À l’évidence, je n’étais pas aussi musclé et sexy que ces mecs-là. Et puis la chanson n’aidait pas à se sentir représenté : dans les années 1990-2000, personne ne sortait des standards, on vendait aux jeunes l’idéal du boys band… Finalement, il a fallu attendre notre génération pour voir surgir des profils différents, des artistes qui racontent leur histoire depuis leur point de vue, qu’ils soient noirs, blancs, gays ou normcore. Je trouve ça magnifique de vivre au sein de cette époque, de faire partie d’une catégorie de chanteurs sans archétypes.
À terme, peut-être que tu imposeras une nouvelle norme…
C’est possible. Après tout, plus on est identifié, plus notre comportement est banalisé. Mais est-ce que ça provoquera un réel changement ? Là encore, je ne sais pas. C’est un peu comme cet oncle qui avoue à son neveu homosexuel qu’il n’aime pas les pédés tout en lui disant que ce n’est pas pareil avec lui. Avec des phrases du type : “Toi, on te connaît, c’est différent”. Au final, ça amène de la tolérance, mais est-ce que ça aide à être vraiment compris ? Je n’ai pas la réponse.
Parmi tes modèles, il y avait tout de même ta tante, à qui tu dédies un titre, “Rose tati”.
C’était ma référence familiale, la seule qui me permettait de comprendre qu’une autre voie était possible. J’ai eu une éducation très stricte, où tout était très codifié, mais j’avais accès à une forme de liberté lorsque j’allais chez ma tante, à Montmartre. À chaque fois, c’était la garantie de goûter à l’exubérance, à la folie. C’est elle qui m’a appris à m’assumer, à désobéir, à me faire comprendre que je finirai peut-être par sucer. Je lui dois mon ouverture d’esprit, ma sensibilité artistique.
Après deux albums, as-tu parfois envie de retourner vers le théâtre, d’interpréter les mots des autres ?
Je viens justement de signer dans une agence de cinéma, j’ai cette envie. On verra ce que ça donne. Ce qui est sûr, c’est que j’ai beaucoup écrit depuis la sortie d’À tous les bâtards, et j’ai hâte de voir ce que ça peut donner. Je n’ai pas envie de forcer le processus, je veux simplement être en accord avec mes émotions, les écouter et les retranscrire, aussi intenses soient-elles.
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